El trotamundo
Après de nombreux voyages en Amérique du Sud principalement, je me suis enfin décidé à partir avec un aller simple et pour une durée indéterminée. On verra où le voyage me mènera, ce que les rencontres me feront découvrir, quels sont les endroits qui me fascineront,... l'idée étant de pouvoir saisir toutes les opportunités qui se présenteront à moi dans les mois à venir....

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"Cuba, el pais donde un pedazo de mi corazon quedo" I

     Cuba, le pays où est resté une partie de mon coeur"... Je n'y suis resté que treize jours exactement, ce qui fut bien trop court et malgré cela, j'y ai vécu tellement de choses que je ne sais pas par où commencer. D'autant plus qu'une certaine pression pèse sur moi car je sais très bien que Katell va être très attentive à ce que je vais écrire. 

     Je pense qu'un petit rappel historique s'impose car j'avais déjà entendu quelques brides de cette folle histoire mais c'est en arrivant sur place que je me suis rendu compte à quel point elle pouvait influencer le présent.

     En 1902, après 400 ans de domination espagnole, Cuba obtient son indépendance mais une indépendance assez relative toutefois puisque les américains, alliés de leur victoire, y conservent les bases militaires afin d'assurer la stabilité du pays et y développent à grande échelle la culture de la canne à sucre. Ils manipulent l'économie, soutiennent les gouvernements qui agissent à leurs avantages, tirent profit du sucre et des produits qu'ils importent sur l'île. L'économie cubaine se porte bien et place Cuba dans les meilleurs rangs d'Amérique Latine. Grâce aux touristes américains, la Havane devient la capitale latino-américaine du jeux et de la prostitution d'où le surnom de "bordel de l'Amérique". Dans les campagnes, les paysans n'ont pas de terre, que peu de travail, ils n'ont pas accès à la santé ni à l'éducation et souffrent de malnutrition. Les dictateurs se succèdent jusqu'au coup d'état de 1952 où Batista prend le pouvoir pour la seconde fois. Fidel Castro, un jeune avocat aux pensées marxistes-léninistes, s'oppose à cette dictature et commence à organiser un groupe révolutionnaire. En 1953, ils attaquent une caserne, sont arrêtés puis enfermés jusqu"en 1955. Sous la pression des mouvements de travailleurs, Batista est forcé à amnistier beaucoup de prisonniers politiques dont Fidel et son frère Raul qui s'exilent au Mexique. Ils y rencontrent un jeune médecin argentin, Ernesto Guevara et ensemble, ils organisent le mouvement du 26 juillet dont le but est de renverser Batista. En 1956, un groupe de 82 hommes prend la mer à bord du bateau Granma pour Cuba et débarque sur la partie orientale de l'île. Celle-ci va être le siège d'une guerre sans merci entre l'armée gouvernementale et la guerrilla, faiblement armée et peuplée de paysans tapis dans la jungle de la Sierra Maestra. Finalement, après maintes défaites et victoire, Castro entre victorieux à La Havane le 1er janvier 1959 et Batista prend la fuite.
     Arrivé au pouvoir, il dissout les partis politiques ainsi que les organes de presse, il nationalise puis divise les grandes propriétés pour les répartir aux pauvres paysans, il nationalise les industries et notamment plusieurs grandes firmes américaines. Le ton monte entre les deux voisins et l'URSS se dit prête à défendre l'île. Les Etats-Unis, vexés dans leur fierté de conquérants universels, imposent un embargo contre Cuba à partir de 1962 qui va devenir total (tout pays ou entreprise qui traite avec Cuba ne pourra plus traiter avec les Etats-Unis et risque des sanctions économiques) en 1963 suite à l'affaire des missiles russes postés sur l'île. Des raisons économiques et politiques (les opposants n'étaient pas très bien acceptés) poussent des milliers de cubains à fuire le pays, s'embarquant même sur tous types de bateaux ou autres embarcations ("los balseros") pour rejoindre la Floride dans l'espoir d'un avenir plus clément.
 
     Lorsque j'imaginais mon tour d'Amérique du Sud, Cuba n'était pas prévu sur ma route. Il faut prendre un avion et ça impose plus de frais, on dit qu'il est difficile de sortir du chemin touristique imposé et puis, bizarrement, ça ne me tentait pas plus que ça. Mais ma grande pote Katell, grande partenaire de mes folles nuits de bringues brestoises, mariée à Yaset, une cubain pur souche fort sympathique, vont y passer trois semaines pour présenter Nino, le franco-cubain blondinet né en septembre. Je me suis dit que c'était une bonne occasion pour passer du temps avec eux et découvrir ce pays de façon privilégiée (et je n'imaginais pas à quel point). J'ai donc pris un billet aller-retour depuis la Colombie pour les y rejoindre.
 
     Après une fouille et un interrogatoire on ne peut plus draconiens (je viens du pays de la drogue et des armes tout de même), je passe les contrôles d'immigration et je les aperçois qui m'attendent avec Victor, le père de Yaset, le sourire aux lèvres, celui des gens heureux d'être en vacances ou plutôt heureux d'être rentrés au pays. Après les présentations et les accolades, on entre tout de suite dans le vive du sujet. "Katell, il faut que je retire des sous." - "T'as quoi comme carte ?" - "Mastercard" - "Aïe !" me dit-elle avec un petit sourire en coin. A savoir quand on veut passer des vacances à Cuba : prévoyez du liquide ou au moins une carte Visa. La mienne ne marche pas dans le distributeur - ça commence bien - mais j'arrive tout de même à retirer de l'argent à la Casa de Cambio avec une taxe exorbitante de 11% !! "Prends en un bon paquet maintenant parce qu'après, ça risque d'être plus compliqué." Avec mes habitudes de voyageur en Amérique du Sud, je pensais que ça marchait à peu près de la même façon ici et comme je me savais accompagné de gens qui connaissent le terrain, je ne me suis renseigné sur rien. Tant mieux, ce sera d'autant plus de découverte. Et ce n'est que le début !!
     On sort de l'aéroport et le parking est presque vide. Bizarre pour un aéroport international, le plus grand du pays. Il n'y a pourtant pas de volcan islandais en éruption dans les parages ni de grève des contrôleurs aériens parce qu'on a enlevé une tranche de fromage dans leur sandwich du midi - et bim ! ça , c'était gratuit. Et sur la route, c'est pareil, il n'y a que quelques voitures qui circulent. On se croirait sur le périphérique parisien en plein mois d'août, comme si tout le monde était parti en vacances - chose qui m'étonnerait fort. "T'as vu Paco, y'a pas une publicité." Mais c'est vrai ça ! Pas de Coca-Cola, pas de McDonald's, pas de panneau publicitaire géant qui cache le ciel, qui gache la vue comme on peut le voir au bord des autres routes latino-américaines (ils organisent même des concours au Pérou, c'est dire !). Des buffles paissent tranquillement sur les terre-pleins ou des vieilles carcasses de bagnoles rouillent sur les bas-côtés.
     Dans les premiers faubourgs de la Habana, je suis frappé par cette impression d'entrer dans une ville sinistrée. Ce ne sont pas des bidonvilles faits de tôle rouillée mais de grandes barres d'immeubles comme on peut en voir dans les Pays de l'Est européen, anciennement soviétiques, des immeubles qui tombent en ruine sans que personne ne puissent rien n'y faire. Je comprendrais mieux par la suite ; rien ne peut être rénové, reconstruit voire terminé car on ne trouve pas de matériaux ou souvent en quantité insuffisante. Le blocus...
     Quand on arrive à Quatros Caminos, les édifices sont aussi délabrés mais l'architecture a changé, on est remonté dans le temps, aux temps plus glorieux d'avant la Révolution. On se gare devant un grand porche cerné de hautes colonnes à la peinture fanée, juste derrière une Chevrolet bleue ciel des années 50. Des types vendent des jantes de pneus ou d'autres pièces de vélo sur le trottoir, tous saluent mes hôtes à notre passage. On pénètre dans un couloir à ciel ouvert où les portes de part et d'autre sont grandes ouvertes sur l'intimité de chaque foyer. On nous salue toujours, on me présente, l'accueil est chaleureux et d'autant plus que je suis l'ami du gamin qui a grandi dans ce callejon. Je me rendrais vite compte que tout le monde rentre chez son voisin, en se signalant par un simple tapotement sur la porte et ce, tout au long de la journée. D'ailleurs, quand on entre dans la petite maison de Josefa, la abuela de Yaset, il y a plein de gens dans le salon. Les parents de Katell qui terminent leur premier voyage au pays de la belle-famille et qui semblent s'être déjà bien habitués à l'ambiance, le petit Nino qui sourit dans les bras d'une petite cousine, un oncle et un voisin en train de jouer aux dominos. Felicia, la maman et abuela me recoivent avec de grandes embrassades en me disant : "Tu es ici chez toi, tu fais parti de la famille." On monte à l'étage posé mon sac et on m'a réservé une chambre pour moi seul alors que je comprends bien que tous partagent des matelas étalés sur le sol de la grande pièce voisine. 
La maison est simple, le mobilier aussi, au fond de la cuisine, une pile de vaisselle attend d'être lavée. "Si tu veux te doucher, prends un des seaux remplis d'eau et une écuelle." Il n'y a de l'eau courante qu'entre 18h et 6h du matin donc ils remplissent des citernes et des seaux pour la journée et ne font la lessive et la vaisselle que le soir. J'ai l'habitude de me laver à l'écuelle voire au verre ou de vider les toilettes avec un seau mais en fait, je ne m'y attendais pas. J'ai vu qu'il y avait un ordinateur. "Je peux aller sur internet ?" - "Tu peux envoyer des mails par la boîte Outlook mais sinon, il n'y a pas de connexion." Et encore, c'est une des rares maisons qui possède ce système et apparemment, à un prix bien trop élevé pour les moyens locaux. Pour avoir accès à internet, il faut se rendre dans les grands hôtels, ça coûte cher aussi et ça rame ! Quand on a pris l'habitude que l'image suivante apparaisse dans la seconde qui suit le "clic", on s'impatiente rapidement pendant les deux-trois minutes nécessaires au chargement d'une page - quand ce n'est pas plus long. Il semblerait que Hugo Chavez, grand ami de Fidel, aurait tiré une ligne optique depuis le Vénézuéla jusqu'à Santiago de Cuba mais il va falloir du temps avant que le réseau ne s'étende sur toute l'île et je ne suis pas sûr que le gouvernement ait intérêt à ce que le peuple ait accès à une information différente de celle qu'il diffuse.
 
     On laisse Nino dans les bras de son arrière-grand-mère ravie et on sort tous les trois faire quelques achats dans le quartier. On passe devant le marché couvert de Quatros Caminos et je commande un jus de goyave (les jus, une addiction colombienne) qui coûte 5 pesos. Yaset me dit : "Donne lui un peso." Je m'exécute et le vendeur me rend 18 pesos. Alors là, je reste perplexe. En fait, il y a deux monnaies à Cuba, le peso convertible ou CUC et le peso moneda nacional ou CUP. Pour contrer l'entrée incontrôlable de dollars venant des cubains émigrés en Floride, le gouvernement a été contraint de créer une seconde monnaie, le CUC, de valeur équivalente qui sert à acheter tout produit de qualité supérieure et est utilisée dans les hôtels, les restaurants, les bars principalement fréquentés par les touristes étrangers. Pour les cubains subsiste de CUP qui vaut un vingt-cinquième du CUC et qui sert à acheter les fruits, les légumes, les produits de premières nécessités et de moindre qualité bien sûr. Les salaires sont versés en CUP (salaire moyen 17 euros environ donc à peu près 20 CUC et 500 CUP, qu'on soit chauffeur de bus ou chirurgien) et les gens doivent aller à la Casa de Cambio pour changer leur CUP en CUC. Mon jus coûte 5 CUP, je lui donne 1 CUC et comme le vendeur se garde toujours une petite commission au change, il me rend 18 CUP (25 - 5 - 2 (de commission)). Ca va, vous suivez ? Parce qu'au début, moi j'ai eu du mal. On peux payer en CUC les prix affichés en CUP mais l'inverse est souvent plus difficile. D'ailleurs, les cubains eux-mêmes dénigrent souvent leur propre moneda nacional. Je me souviens un type rencontré dans la Habana Vieja qui m'a accosté comme toujours avec son discours d'amitié et de respect l'un pour l'autre. Après quelques minutes de discussion ou plutôt de marchandage sans grand succès, il me demande de lui filer une petite pièce. "Tu causes avec moi pour que je te file une pièce en fait ? OK." Je lui tends trois billets de 1 CUP et il me regarde étonné de voir un gringo avec cette monnaie et surtout offusqué de cet affront. Il me les a refusés.
     On entre dans un magasin et les longues vitrines ne sont remplies que de quelques marchandises disposées sur les étalages de manière à combler les espaces vides, sans réellement y arriver. Les prix sont affichés et c'est cher - pour un salaire cubain. Un kilo de café à plus de 6 CUC (300 euros par rapport à un SMIC) ! Pourtant, c'est la première chose qu'on m'a proposé chez Abuela et ils en boivent toute la journée. Alors comment fait-on pour en boire autant quand on gagne 20 CUC par mois ? (la grand-mère de Yaset en gagnait 9 en vendant des journaux dans la rue.)
     Quand je fais le compte, je n'arrive pas à comprendre comment ils font. En saluant les gens et en réponse du sempiternel "Como estas ?", on vous dit souvent et toujours avec le sourire : "Es la lucha como cada dia." ("C'est la lutte comme chaque jour", ndlr). C'est vrai qu'ils ont "un carnet de premières nécessités" qui contient de la nourriture (du café entre autres), des produits de nettoyage et de toilette mais qui subvient aux besoins pendant les deux premières semaines du mois à peine. L'une des doctrines du Communisme est la répartition des biens (l'Histoire a montré que souvent beaucoup se partagent peu et peu se partagent beaucoup) mais également un accès à l'éducation et à la santé qui ne leur coûte rien (toutes les études sont gratuites, de la maternelle au doctorat et on n'avance même pas les frais chez les médecins dont la réputation est pourtant reconnue mondialement) . Et malgré cela, je ne comprends toujours pas comment ils font pour joindre les deux bouts.
     C'est pour ça que certaines personnes ont deux boulots. Chauffeur pendant la journée et taxi "clandestin" la nuit par exemple. En plus, il y a des produits qu'on ne trouve pas toujours (il y a très peu de poisson - sur une île ! - puisqu'il n'y a quasiment plus de pêcheurs, tous les bateaux se sont barrés vers Miami), voire pas du tout, voire qui sont interdits (la viande de boeuf est réservée aux restos et aux hôtels donc aux touristes). C'est aussi pour ça que s'est développé tout un commerce parallèle, souterrain. Tout le monde connaît quelqu'un qui peut avoir tout ce dont on a besoin, même les choses introuvables (c'est comme ça que tu peux avoir une boîte de 25 Cohibas Esplendidos n°1 à 20 dollars au lieu de 448,50 au magasin !!). Un des potes de Yaset s'est pointé un jour avec un énorme sac en plastique noir sous le bras qui contenait une carangue capable de nourrir une famille de dix pendant tout un week-end - ça tombe bien, y'aura au moins dix personnes à chaque repas ce week-end. En faisant cela il prend beaucoup de risque comme un séjour en prison par exemple. Je refais les comptes et je ne comprends toujours pas comment ils s'en sortent puisque tout ce qui est rare, est cher.
     Du fait de l'exode massif (un million et demi de cubains exilés), tout le monde a quelqu'un à l'étranger qui le supporte financièrement. L'argent est bien répartie dans la famille et elle aide beaucoup de personnes. Si vous donnez 100 euros par mois à votre famille que lucha cada dia, vous lui donnez cinq salaires moyens pour s'en sortir (D'ailleurs, si vous voulez aider un pauvre petit franco-péruvien a concrétiser ses rêves, vous pouvez m'envoyer vos dons, je les lui transmettrais). Aujourd'hui encore, beaucoup de jeunes cubains cherchent à quitter le pays pour aider leur famille et espérer une ascencion sociale - chose impossible à Cuba puisque tous doivent vivre au même niveau. Ils ne s'embarquent plus sur des radeaux de fortune (et encore...) mais peuvent parfois décider de risquer l'aventure clandestine. Une amie de Yaset, folle amoureuse d'un danseur de salsa professionnel comme elle, le voit et se résigne à le laisser partir en tournée en Europe tout en sachant qu'il compte y rester sans papier. Une loi espagnole permet aux clandestins cubains restés trois années sur le territoire d'obtenir un permis de séjour. Il est parti en juillet dernier donc il lui faudra attendre encore deux longues années avant d'espérer le revoir. Quel esprit de sacrifice... Il y a une chanson de Luis Enrique très à la mode en ce moment qui dit : "yo no sé mañana, si estaremos juntos" ("je ne sais pas si demain nous serons ensemble") et à chaque fois qu'on l'entendait en soirée, on se regardait avec Katell avec un léger sourire à la fois compatissant et respectueux. Les gens partent par devoir, par obligation mais tous, tous extrañan Cuba. "Cuentame", une autre chanson bien en vogue, du "boys band" salsatonero La Charanga Habanera raconte l'histoire d'une cubaine partie aux Etats-Unis pour trouver la gloire, la fortune, la voiture de rêve, la belle maison avec piscine mais qui extraña tout ce qui fait Cuba. El malecon, el Capitolio, el ron Habana Club, la cerveza Buccanero, ses fêtes, ses gens,... "Cuentame como te ha ido ? Si has encontrado la felicidad. Yo por aqui muy bien, y tu por alla que bola ?" ("Racontes-moi, comment ça s'est passé ? Si tu as trouvé le bonheur. Moi, ici, dans le l'coin et toi là-bas, ça gaz ?" (traduction bretonne)). Et quand je vois le sourire de Yaset depuis que je suis arrivé ici, encore plus large que je ne l'ai vu en France, je comprends d'autant plus le sens de cette chanson.
 
     Le soir de mon arrivée, nous sommes conviés chez le père de Yaset pour fêter son anniversaire. Je découvre alors La Habana Vieja de nuit mais pas la partie rénovée par les fonds de l'UNESCO, plutôt les quartiers populaires aux trottoirs abîmés, aux rues défoncées, aux éclairages discrets, où la précarité des riverains saute aux yeux. Dans une grande ville sud-américaine, j'avancerai avec précaution, sans me faire remarquer et en regardant derrière moi, si on ne me suit pas. Apparemment, ici, pas de problème. La Habana est réputée pour être la ville la plus sûre des Caraïbes. Il y a très peu de déliquance à Cuba, très peu de vol ou d'agression. Les gens n'ont rien, luttent chaque jour mais personne ne va prendre à son voisin. Le bon côté de ce système, c'est que, comme personne n'est plus riche qu'un autre, il ne développe pas de jalousie ou de frustration. Et même les touristes qui se baladent les poches pleines de billets (on dépense largement plus d'un salaire moyen chaque jour, c'est la lutte !) ne risquent pas grand-chose, à moins de vraiment le chercher bien sûr. Après les cadeaux, le buffet plus que frugal, les discours de bienvenue aux étrangers et les remerciements, on prend la direction d'un des hôtels luxueux où est organisé chaque jeudi une soirée salsa (en fait, y'a des soirées tous les jours). On est accompagné de La Muñe, une copine de Yaset, prof de salsa et qui est supposée être ma cavalière. Je n'ai pas dansé de la cubaine depuis un paquet de temps donc je ne vous explique pas la pression. Le portier en costume nous accueille sous le porche, on passe devant une fontaine au milieu de laquelle s'élève une statue et il nous conduit vers une pièce qui ressemble à un salon de thé. Décoration des années 50,  les serveurs habillés comme des garçons parisiens et les danseurs vêtus de costumes trois pièces blancs, chapeaux sur les têtes, chaînes en or autour du cou - la classe à la cubaine. On s'assoit boire nos mojitos et la première danse arrive. Je me plante, perds le rythme, on va essayer avec Katell plutôt. Ca se passe mieux mais à la moitié de la chanson, j'ai déjà utilisé tout mon répertoire de figures en stock pendant qu'autour de moi, les autres couples enchaînent des passes tellement compliquées que je me demande comment ils font pour se démêler les bras. Il va falloir que je m'y remette sérieusement.
 
     Le lendemain, je me lance à la découverte de La Habana Vieja. Tous s'inquiètent de me voir partir seul mais je leur explique ma tactique : le meilleur moyen de connaître une ville, c'est de s'y perdre. Après vingt minutes de marche dans les rues à croiser ces vieilles américaines qui portent leurs soixantes années avec allure, j'arrive sur une grande place où trône el Capitolio, réplique à l'identique de celui de Washington. Je passe devant le batiment presque haussmanien du Gran Teatro de la Habana, arpente l'allée centrale du Paseo de Marti, cernée de statues de lions qui me mène à la mer des Caraïbes dont les déferlantes désordonnées s'écrasent sur les rochers du Malecon, front de mer mythique où les cubains viennent se ressourcer. L'entrée du port est gardée par les canons du Castillo del Morro au pied duquel des jeunes jouent au baseball. Je reviens vers le centre où l'ancien Palacio del Govierno abrite le Museo de la Revolucion. Je m'engage dans les rues étroites de La Habana Vieja, m'arrête boire un mojito à la Bodeguita del Medio où un petit groupe reprend Guantanamera pour la énième fois. La Plaza de la Catedral, la Plaza de Armas, la Plaza Vieja,... que de chefs d'oeuvres d'architecture coloniale mais à une dimension encore plus grande que ce que j'ai vu jusqu'ici. La Habana Vieja est un musée immense, Cartagena de Indias multipliée par deux au moins, un centre touristique gigantesque où se rencontrent toutes les nationalités du monde mais aussi où vivent los habaneros depuis des générations. A chaque coin de rue se déroulent des scènes sorties de l'époque de Compay Segundo et de ses acolytes du Buen Vista Social Club : de vieilles femmes fument des cigares aux diamètres exorbitants, des musiciens jouent du son dans un parc, des bouquinistes vendent des biographies du Che, les terrasses sont bondées de touristes coiffés de leur Panama fraîchement acheté... c'est ce qu'on attend de Cuba et Cuba nous régale !!
 
     On est vendredi et ce soir, Katell est montée sur des piles. Elle est toujours montée sur des piles mais là, encore plus que d'habitude. On va au concert de Kelvis Ochoa, un de leurs artistes préférés, et en plus, il joue au Don Cangrejo, un endroit génial apparemment. "Tu vas halluciner" elle n'arrête pas de me dire. On laisse Nino dans les bras de l'arrière-grand-mère, toujours ravie et on part avec quelques amis sur les coups de 23 heures. Quand on arrive, c'est un peu vide mais il paraît que ça se remplit vite. On entre à droite de la scène et la piscine ovale s'étend devant nous, des chaises et des tables disposées tout autour et en arrière-plan, toujours les vagues des Caraïbes qui viennent s'exploser sur les rochers. On s'installe devant la scène, au premier rang, et on commande la première bouteille de Habana Club pour patienter mais on n'a pas à attendre bien longtemps. En une demi-heure, la place est bondée et Kelvis monte sur scène. J'allume mon cigare Romeo y Julieta, on trinque et bras dessus, bras dessous, on danse sur le mélange bien orchestré de rock, reggae et salsa de Kelvis. Et là, Katell disait vrai. Je me suis retourné et j'ai halluciné, je me suis cru dans le clip d'un rappeur américain ou d'un chanteur de reggaeton portoricain (ou cubain d'ailleurs, voir le clip de Cuentame, de La Charanga). La piscine est entourée d'une farandole de magnifiques jeunes femmes. Des blondes, des brunes, des rousses, des blanches, des blacks, des de toutes les couleurs, toute la crème de la palette de métissage cubain ondule son corps parfait dans sa courte robe au clair de lune. Je ne sais pas si ce sont les Cuba Libre qui ont altéré ma perception des choses mais c'est l'image qui me reste en tête.

     Les thèmes abordés lors de mon premier week-end cubain - week-end qui a commencé dès le jeudi - furent : visite de (ou à) la famille et des (ou aux) amis pendant la journée puis salsa y cuba libre du crépuscule jusqu'à l'aurore. Je ne vais pas tout vous raconter dans les détails mais je ne peux omettre ce dimanche mémorable. Nous sommes donc invités à déjeuner chez Alain qui vit avec sa femme et ses deux enfants dans la maison de ses beaux-parents. On se présente à onze heures après une trop courte nuit et on nous accueille avec du whisky. Sur ce coup-là, je passe mon tour et je prends une Buccanero. Honnêtement, on a été reçu comme des rois. Deux énormes poissons et des dizaines de côtes de porc au barbeuk, des bières et du whisky a n'en plus redemander et surtout de la bonne humeur, de la bonne musique, le volume toujours à fond, et quelques pas de danse entamés juste en se croisant dans le salon, des rires, des sourires, des accolades, des embrassades, une chaleur humaine qui émane de chaque personne, un envie de partager, d'offrir, de faire plaisir à son ami, son frangin ou au seul mec qui n'a rien avoir dans tout ça et qui est reçu comme les autres. Au moment de partir, le beau-père d'Alain m'entoure les épaules de son maigre bras et me dit : "Sabes que aqui tienes una casa." ("Tu sais qu'ici, tu as une maison."). Et quand il dit ça, je sens que je peux me pointer le lendemain avec ma valise et rester aussi bien deux jours que six mois. 
     On se quitte mais pas pour longtemps puisqu'on doit retrouver Alain et sa femme Denise, Enrique et Suri et sûrement d'autres au 1830 (plus communément appelé el mil ocho). Katell m'en parle depuis le début, voire avant même, alors j'ai hâte de découvrir ce monument de la salsa cubaine. Le taxi longe tout le malecon et s'arrête à l'autre bout, devant un petit fort construit sur la mer. On entre par l'arrière d'un bel hôtel blanc sur lequel est inscrit en grandes lettres noires "1830". Une terrasse en front de mer, une scène, de la bonne salsa et un véritable spectacle de danse improvisée par un mélange de cubains et d'étrangers venus prendre des cours à La Mecque. Et toujours ces costumes trois-pièces et ces robes de soirée sous le clair de lune qui se reflète dans la mer. Le décor, l'ambiance, les costumes, on se croirait presque revenu dans le temps, à l'époque où La Habana était La place où toutes les richesses et le show business des Etats-Unis - voire du monde - se retrouvaient pour s'y divertir. C'est comme si, malgré la situation difficile que connaît le pays depuis, elle n'avait pas totalement perdu de son éclat.

      Ca fait quatre jours que je suis à Cuba et je n'ai pas bougé de la capitale pour explorer cette île qui ne compte que quatre-vingt kilomètres de largeur en moyenne mais qui s'allonge sur mille kilomètres. En plus, il n'est pas facile de se déplacer car les routes sont en mauvais état, le relief assez escarpé et le réseau mal desservi. D'ailleurs, nous, touristes, ne sommes autorisés qu'à prendre les bus d'une seule compagnie, Viazul (cela dit, c'est la même chose pour le train qui mène à Macchu Picchu, le joli train plutôt cher pour les touristes et le train pourri dans lequel s'entasse les locaux). Quand je me présente au guichet, le lundi à 7 heures et demi, il n'y a déjà plus de place pour Trinidad. Je me retrouve à partager un taxi avec un couple hispano-cubain et un australien pour 10 CUC et une heure de trajet en moins. 
     Le taxi se faufile dans les étroites rues pavées de Trinidad et s'arrête devant une jolie maison aux murs roses saumon et au toît couvert de tuiles. Le chauffeur se retourne et nous dit : "c'est ici chez Luiza." Le cubain et l'espagnole connaissent cette casa particular et Luiza nous propose un café pour nous accueillir. Elle appelle son frère qui rapplique dans les deux minutes. "Je n'ai pas assez de place chez moi mais vous pouvez aller chez Carlos qui a une casa particular également." A Cuba, pour se loger il y a deux possibilités : les hôtels, surtout de haute gamme, et les casas particulares. Les habitants sont autorisés à louer jusqu'à deux chambres à des touristes et proposent des repas. C'est une très bonne manière de découvrir le mode de vie des autochtones, de goûter leurs spécialités culinaires, d’être bien renseigné voire guidé, d’apprendre à connaître ces personnes toujours aussi accueillantes. Je partage ma chambre avec Stuart, l’australien et on part tous les deux visiter le centre de cette petite ville également classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Je suis désolé d’écrire ça et je vais peut-être passé pour quelqu’un de blasé mais j’en ai assez de visiter des villes coloniales. Lima, Quito, Salento, Cartagena, La Habana et d’autres avant, toutes plus belles les unes que les autres et quand je m’y balade maintenant, ça n’a plus rien d’extraordinaire parce que ça m’est totalement familier. En fait, c’est le rôle de touriste qui prend des photos de chaque place ou de chaque maison qui ne m’intéresse plus autant qu’avant. Et pourtant c’est très beau, la vue panoramique avec les palmiers qui s’élèvent au-dessus des toits en tuiles et les montagnes vertes en fond d’écran… mais, là, j’ai surtout hâte de plonger et c’est prévu pour le lendemain !!
     Cuba baigne dans la mer des Caraïbes, à moins de cents bornes au sud-ouest des Bahamas, fameuses pour avoir les eaux les plus claires de la planète. Il y a des spots connus mondialement mais souvent difficile d’accès et nécessitant un séjour hors de La Havane de plus longue durée (or je n’ai pas prévu de quitter mes amis plus de trois jours). Je me retrouve à huit heures sur la plage d’Ancon, longue de ses deux kilomètres de sable fin, à profiter de la douce chaleur du soleil de début de journée. On charge le matériel sur le petit bateau qui nous dépose au-dessus du récif coloré. Ah ! Quel bonheur de flotter à nouveau en apesanteur au ras des coraux éblouissants ! Quel moment de détente, de légèreté, de rêve éveillé.
     Rafraîchi par cette matinée subaquatique, j’embarque en début d’après-midi dans le bus pour Cienfuegos, autre ville classée mais d’inspiration française cette fois. Belle ville effectivement et superbe plongée le lendemain matin.  Celle-ci compte un nombre impressionnant de représentations du Che peintes sur les murs. Il est interdit d’afficher quoique ce soit dans les rues donc elles sont décorées de quelques peintures aux slogans révolutionnaires : "Escuela primaria guerrillero heroico ",  "tu ejemplo vive, tus ideas perduran" et mon préféré, "lo mas importante no es hacer cosas extraordinarias sino hacer las cosas ordinarias extraordinariamente bien." ("Le plus important, ce n’est pas de faire des choses extraordinaires mais de faire des choses ordinaires extraordinairement bien."). Il y a certaines phrases comme ça qu’on pourrait suivre les yeux fermés et quand on lit "Revolucion por siempre", on trouve toujours en soi une envie de faire notre propre révolution, pour quelque raison que ce soit. On sent que ce sentiment persiste dans l’esprit des gens et je ne peux m’empêcher de penser qu’ils devraient peut-être se rebeller contre le régime en place constitué des révolutionnaires d’il y a 50 ans.
     On a beau être mardi soir mais je me renseigne tout de même pour savoir s'il y a un endroit où danser. Il y a toujours un endroit où danser de toute façon, n'importe quel jour de la semaine et souvent rempli de monde. Hier soir, à Trinidad par exemple, soirée dansante sur les longues marches à côté de l'église. Et bien là, ça loupe pas non plus à Cienfuegos : il y a un concert Del Micha, un chanteur de reggaeton assez connu dans le coin - en fait, c'est un des plus connus du pays. Encore une énorme scène face à une terrasse au ras de l'eau et toujours au clair de lune. L'ambiance est survoltée, l'artiste assure bien le spectacle et le public en redemande. En me voyant danser, un gars s'approche de moi et me tape sur l'épaule. On cause quelques minutes puis il arrête une fille au hasard et lui dit en me désignant : "un frances." Grand sourire, deux bises bien chaleureuses, une invitation à danser, des félicitations pour un gringo qui ne se débrouille pas trop mal et enfin, la question fatidiquement prévisible : "tu nous invite à boire un verre". Je fais la moue, accèpte tout de même mais je n'ai que de quoi payer deux verres. C'est pas grave ! Il me prend le billet des mains et commande deux bières pour lui et la fille. Là, ça m'gave. Je sors une clope et mon paquet est pris d'assaut par trois mains qui me demandent la permission tout en se servant. S'en est trop, je m'éloigne. Je me rapproche de la scène et une autre fille m'attrape par les hanches et commence à frotter son entre-jambe contre le mien en me susurrant dans l'oreille : "Je suis bonne au lit." Je la regarde en souriant : "J'ai pas un rond." Elle me jète un regard tueur et se barre. C'est vrai qu'il y a de très jolies filles à Cuba (voire encore plus qu'en Colombie, c'est dire) mais -les pauvres- elles se prostituent quasiment toutes. En tous cas, dans les endroits fréquentés par des touristes. Hier à Trinidad, pour danser, tu avais le choix entre les étrangères qui cherchent à danser avec tous les meilleurs profs cubains et les cubaines qui, dans la minute qui suit la dernière note de la chanson, vont te demander un verre et de les ramener à ton hôtel. D'un certain côté, il faut comprendre. Depuis des décennies, elles ont vu débarquer des étrangers (des américains) prêts à payer pour "faire du sexuel" et à des prix super intéressants, pour elles. Ce qui me dérange personnellement, c'est que ça fausse toutes les relations. Depuis que j'ai quitté La Habana, où je me sens intégré par mes hôtes, depuis que je suis arrivé au terminal Viazul, j'ai repris mon costume de touriste, en tout cas au yeux des autres. C'est ce que je suis d'ailleurs mais, je ne sais pas pourquoi, maintenant j'ai plus de mal à le porter.
 


Publié à 01:16, le 6/08/2011, Cuba
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