El trotamundo
Après de nombreux voyages en Amérique du Sud principalement, je me suis enfin décidé à partir avec un aller simple et pour une durée indéterminée. On verra où le voyage me mènera, ce que les rencontres me feront découvrir, quels sont les endroits qui me fascineront,... l'idée étant de pouvoir saisir toutes les opportunités qui se présenteront à moi dans les mois à venir....

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"Taganga, pueblo pequeño, infierno grande."

   Retour en Colombie et pour la première fois, je ne suis pas tout excité à l'idée de retrouver ce pays que j'aime tant. Bien sûr, je suis content d'y retourner mais j'ai toujours une pensée pour mes amis cubains, une petite nostalgie de la maison de Quatro Caminos, de ses visites incessantes, de son ambiance et surtout, des attentions touchantes de Felicia y Abuela. Et puis, c'est la première fois que je suis tout seul depuis que j'ai quitté Paris. En arrivant à Lima, il y avait toute la famille, ensuite le Druz a été mi compañero de viaje jusqu'à Santa Marta, puis Fernanda mi compañera de Carnaval avant d'être submergé d'amitiés cubaines. Jusqu'ici, j'avais un programme plus ou moins établi en fonction des gens qui m'accompagnaient ou à qui je voulais rendre visite et surtout les dates fatidiques du Carnaval et de mon vol pour Cuba à ne pas manquer. Ma prochaine échéance est de retrouver mes parents à 4800 km de Barranquilla, à Salvador de Bahia dans un mois et d'ici là, je ne sais pas encore très bien ce que je vais faire.

 
     En sortant de l'aéroport, la longue queue de taxis jaunes attendant les clients me surprend, puis c'est la circulation qui me surprend, puis la quantité et la taille des panneaux publicitaires, les vendeurs et les marchands dans la rue, les vitrines et les étals qui débordent, tout ce monde me surprend quelque peu. Je suis de retour dans le monde occidental.
     Honnêtement, je suis mort. Depuis Noël, je n'ai pas arrêter de bouger, de faire la fête, de voir du monde et je crois que j'ai besoin de faire une pause. Je me trouve une chambre d'hôtel avec climatisation et satellite pour une fois, je prends une douche et m'installe confortablement sur le grand lit, le zappeur à la main. Je suis resté trois jours et trois nuits comme ça, à ne rien faire à part dormir beaucoup, regarder des comédies américaines ou des reportages de National Geographic à la télé et à ne sortir que pour manger ou aller sur internet. Trois jours de pause à ne pas réfléchir, à ne pas bouger, à ne voir personne et ça m'a fait le plus grand bien. Je me sens vraiment vanné. J'ai vu beaucoup de belles choses différentes ces derniers temps, j'ai rencontré des gens géniaux, j'ai vécu des instants forts en émotion et en plus, j'ai l'impression de revenir d'un autre monde. Je crois que je suis un peu déboussolé en fait et cette sensation s'avère d'autant plus évidente lorsqu'en entrant dans ma chambre d'hôtel, je me demande s'il y a de l'eau qui va couler du robinet au moment de l'ouvrir.
 
     Après ce repos bien mérité, je reprends la route vers Santa Marta pour fêter l'anniversaire de Rémy, le patron de La Puerta. C'est aussi l'occasion de retrouver Kelly et Amparo, sa mère, et de se faire une petite virée nocturne dans les rues animées du centre colonial rénové. Amparo vit avec ses deux fils et sa fille Kelly. A l'époque où je les ai connus, Paola, son autre fille, n'avait pas encore émigré vers l'Angleterre et je sortais souvent danser avec les deux frangines qui m'ont appris beaucoup sur la musique colombienne et notamment sur celle de côte caribéenne. Tous travaillaient dans le restaurant familial, el Ancon, qui se transformait en after illégal passé deux heures du matin. On a vécu de fabuleuses soirées à danser comme des fous dans le patio avec tout le melting pot colombo-étranger encore motivé après la fermeture de La Puerta. Cette fois-ci, on a pas fini à l'Ancon car La Puerta s'est enflammé jusqu'au petit matin au son du vallenato et de la salsa que Rémy, heureux comme un prince, chantait à tue-tête.
 
     C'est dommage, je n'avais pas pris le temps de leur rendre visite quand le Druz était là mais j'étais à Taganga et je n'en suis quasiment pas sorti. Ce n'est pas bien loin pourtant, juste à vingt minutes en colectivo mais c'est comme ça Taganga, on n'arrive pas à en partir et on y revient toujours. On appelle ce type d'endroit un "sal'si puede", "sors si tu peux". La première fois que les voyageurs s'égarent dans ce petit coin de paradis, ils ne connaissent personne et en quelques jours, ils se créent leur petit univers avec le coin d'ombre sous l'arbre au milieu de la plage, la tienda où on te serre la pince quand tu viens faire tes achats, les restaurants fétiches, la grand-mère qui prépare les meilleurs jus, le bar où on te paye un coup de temps en temps, le spot où la fête est la plus folle,... et tout le réseau social qui va avec bien sûr. Le rythme de vie est caribéen, on peut y vivre avec peu d'argent, trouver des petits boulots facilement et quand on a de la jujotte, monter un bon business rapidement.  Il fait bon vivre à Taganga : il fait toujours beau, la plage et les belles plongées ne sont qu'à quelques mètres et il y a toujours du monde et de la rumba. La plupart des gens que j'ai rencontrés ici, ne sont venus que pour quelques jours et sont restés une semaine ou plusieurs, voire des mois ou se sont finalement installés. On quitte parfois de nouveaux amis qu'on ne reverra peut-être jamais et on les retrouve le lendemain soir à boire une Poker en discutant devant la tienda. On accroche vite et c'est dur de décrocher mais ma vision actuelle a un peu changé en comparaison de l'enthousiasme aveugle de mes premières virées tagangueras. Comme le dit le titre de cet article, "un petit village qui cache un grand enfer" (grosso modo). Je ne vais pas vous raconter le détail de mon séjour ici, ce ne serait que répétitions sans grand intérêt mais je vais plutôt vous livrer les impressions que m'a laissé ce retour tant espéré après quatre années d'absence.
 
     J'ai déjà écrit que je trouvais le village changé, trop touristique et trop fréquenté par les étrangers, moins tranquille, moins authentique. C'est sûr que les choses changent en quatre ans mais j'espérais peut-être que ce petit coin de Colombie serait épargné. Je n'ai pas non plus retrouvé tous les amis de l'époque et l'ambiance des fiestas qui se terminaient dans la maison que je louais avec mon pote américain Josh mais je me suis fait d'autres amitiés avec qui j'ai partagé des moments inoubliables. En fait, ce qui m'a le plus marqué, c'est l'invasion grandissante de la locura (la folie, ndlr) et les répercussions qu'elle peut avoir sur la vie des gens. Je l'ai ressenti dès mon arrivée il y a un mois, dès que je suis sorti du taxi et que j'ai retrouvé el loco Yosimar avec ses dents en moins et cette balafre qui lui traverse le visage et à l'histoire assurément glauque. J'avais à peine posé mon sac qu'il me rapportait les nouvelles, celles qu'on rapporte en premier et qui sont rarement les plus drôles.
     "Tu te rappelles de Diana, la flaca qui a eu une fille avec Marino, el paisa ? Elle a fait une overdose à La Puerta il y a trois semaines. " Ce n'était pas une amie, plutôt une connaissance que je croisais chaque jour et avec qui je discutais de temps en temps. En tout cas, ça fait bizarre même si elle était déjà mal barrée et que ça ne m'étonne qu'à moitié. A Taganga, beaucoup de gens sont friands de cette spécialité sud-américaine dont la Colombie est le plus grand distributeur mondial - je ne parle pas de café bien sûr - et se serait faire l'innocent que de nier avoir participé à ce genre d'expérience mais j'ai l'impression maintenant que tous viennent ici pour ça, que les soirées ne tournent qu'autour de ça. Le long de la plage, les dealers accostent les touristes à longueur de journée, sous les yeux des policiers bien au fait de ce trafic mais qui laissent agir. Il y a encore plus de mecs louches qu'avant, de mecs paumés qui se sont laissés entraîner par les nuées poudreuses de la Dame Blanche. Un exemple de cette dérive qui me laisse encore froid dans le dos. Au Pachamama, le resto où Carlos sert de délicieuses caïpirinhas maracuya, j'ai fait la connaissance de Mat, un autre français, fort sympathique que je retrouvais quasiment tous les soirs pour discuter le bout de gras. Il était déjà un peu paumé et il le savait bien mais quand je l'ai revu en rentrant de Cuba, il s'enfonçait de plus en plus. Il passait ses nuits, éveillé par la coke, à tourner en rond et à cogiter comme un malade. Un soir, il m'a demandé jusqu'à quelle heure on avait discuté au petit matin. "On s'est pas vu ce matin, je dormais, je suis rentré à deux heures hier soir. - Mais si, on a discuté à mon hôtel jusqu'à cinq ou six heures du mat' au moins." Là, ça devenait grave. Tout le monde lui conseillait de partir et un jour, il a mis la clé sous la porte et a disparu. Quand Geoffroy, le patron du resto, me l'a annoncé, il m'a aussi raconté les délires paranoïaques que se faisait Mat. Il était persuadé que je l'avais filmé à son insu en train de se masturber dans sa chambre d'hôtel, que j'avais diffusé la vidéo sur le net et que c'était la raison pour laquelle tout le village se moquait de lui. Il m'espionnait chez moi ou sur internet quand je me connectais dans le café où il travaillait des fois. Il a même dit avoir songé louer un flingue à son dealer pour me foutre la trouille de ma vie. Quand j'ai appris ça, je suis tombé sur le c...l et j'étais bien content de le savoir parti. C'est hallucinant comme cette substance peut détraquer quelqu'un en quelques temps à peine...
     Quand Yosimar m'a parlé de la mort de Diana, je lui ai posé la question dont je redoute la réponse depuis bien longtemps. "Et Maxel ? - Tu ne sais pas qu'il est mort, d'une infection au cerveau." Je ne savais pas, non, mais je m'en doutais un peu. Junior, mon instructeur qui me l'avait présenté à ma première venue, m'avait prévenu qu'il était malade et je lui avais téléphoné. Il était à l'hôpital et m'avait dit qu'il allait bien mieux. Je pensais que Junior m'aurait prévenu s'il s'était passé quelque chose de grave et je n'ai jamais osé rappeler, peut-être de peur d'apprendre une très mauvaise nouvelle. Maxel était mon premier pote de rumba à Taganga, un mec au sourire radieux qui avait quitté le dur quotidien de Bogota pour vivre dans un hamac au bord des Caraïbes. Il s'était converti à l'évangélisme par la suite mais nos deux modes de vie opposés n'avait en rien altéré notre amitié. Je le logeais souvent en échange de quoi il me bassinait avec ses sermonts sur le vrai sens de la vie et le chemin erroné que je prenais (d'un autre côté, pour les évangélistes, on est toujours sur le mauvais chemin), tout en respectant mes choix et mes amis. Un soir, quelques jours avant de partir, j'ai croisé son cousin Oscar qui m'a raconté la vraie version de l'histoire de Maxel. En fait, il avait appris il y a quelques années qu'il était séropositif et c'est ce qui l'a amené à se tourner vers l'Eglise, pour se repentir de ses péchés. Il est effectivement mort d'une infection au cerveau mais c'est le SIDA qui lui a ouvert en grand les portes et l'a laissée proliférer. Un gars si joyeux, si altruiste, qui respirait la vie, balayé par cette foutue maladie qui envahit le monde et se concentre dans des endroits comme Taganga. Parce qu'avec le développement du tourisme de drogue, se développe le tourisme sexuel. Cartagena est une ville où des filles de tout le pays viennent passer quelques mois pour proposer leurs charmes en échange de quelques milliers de pesos et Taganga prend cette tournure-là. Les gamines qui avaient 14-15 ans à l'époque sont presque toutes aujourd'hui ce qu'on appelle des prepagos comme les cartes téléphoniques qu'on achète pour recharger son portable. Elles sortent en soirée, draguent les étrangers émoustillés par leur beauté naturelle et proposent de continuer la fête à l'hôtel contre quelques billets. Ca rend l'endroit encore un peu plus malsain.
     Revenons aux bonnes nouvelles de Yosimar. "Tu te souviens de "cien pesos para una agua" ? Ils l'ont tué l'année dernière." ILS ? Comprenez les tagangueros. "Cien pesos para una agua" était un cracké qui abordait tout le monde au moins trois fois par jour et demandait une pièce de cent pesos pour avoir nettoyé la plage sous le soleil.  Il prétendait vouloir s'acheter un peu d'eau à boire mais tout le monde savait que ses maigres gains s'évaporaient en fumée blanche. Il n'était pas méchant mais apparemment voleur et il a dû s'en prendre à la mauvaise personne. Taganga semble être un gentil petit village de pêcheurs mais ses habitants sont loin d'être des tendres. Beaucoup de familles vivent du poisson mais également du trafic de cocaïne et de crack. Beaucoup de gens sont armés et ils ont un certain penchant pour la bagarre, surtout quand ils ont bu. Et ça peut prendre des proportions assez inquiétantes. Quand ça commence à chauffer, il vaut mieux ne pas rester dans le coin. Quelques exemples bien concrets : en pleine après-midi, alors que le front de mer est gavé de monde, un des dealers, à qui ont a volé la came dans sa planque, a sorti son flingue et a tiré dans le vide pour calmer sa colère et dissuader celui qui voudrait recommencer. Le même soir, pendant qu'on discutait tranquillement sur la plage, trois gars se sont pris la tête et les insultes se sont vite transformées en combat à coups de bouteilles cassées laissant de belles plaies sanguinolantes sur certains visages. La nuit suivante, à deux cents mètres de chez moi, un mec jaloux a descendu de cinq balles dans la poitrine son ex-copine qui ne voulait plus de lui. Tous ces faits divers en si peu de temps et dans un endroit aussi restreint, ça rassure pas trop.
 
     Vous allez peut-être me dire : "Mais Paco, t'as enfin ouvert les yeux, tout le monde sait que c'est comme ça en Colombie." J'ai toujours su qu'il se passait des choses pas claires à Taganga mais c'est la première fois que cette violence, cette insécurité me saute aux yeux, la première fois que je me dis que j'ai raison de m'éloigner de là. Mais avant de partir, il faut que j'aille me ressourcer dans la famille de Benja y Ceneris, là où je retrouve l'authenticité de la gentillesse colombienne, la simplicité des gens qui ont peu de choses pour vivre mais tant à offrir. Benja travaillait au centre de plongée où je faisais mon stage et en plus, habitait avec toute sa famille dans la même rue que moi. Ses enfants se pointaient à tout moment à la maison et c'est grâce à eux que j'ai fini par connaître tous les voisins. Aujourd'hui encore, quand je passe dans cette rue, les gamins viennent me saluer et j'entends "PACO !!" crié bien fort en passant devant les portes ouvertes. A chaque fois, Ceneris m'invite à manger du poisson grillé avec du riz coco dans leur maison constitué d'une cuisine et d'une chambre commune pour le couple et les deux enfants. Je voulais aller à Minca, un village perché dans la Sierra Nevada, à quelques dizaines de kilomètres et tout de suite, Benja m'a proposé de m'y emmener sur sa petite moto. On a passé une superbe journée au bord de la rivière, à se rafraîchir de la chaleur pesante de la côte. Ce sont ces gestes simples mais pleins de bonté qui font que j'aime toujours Taganga y su gente.
 
     Je suis revenu pour faire connaître l'endroit à Druz et sûrement aussi à la recherche des moments fabuleux que j'ai vécu ici en des temps où ce village était une escale pour routards ou plongeurs venus se détendre et se laisser aller par une locura encore assez légère. Maintenant, cette locura a pris des dimensions incontrôlables et c'est sans regret que j'admire pour la dernière fois cette baie magnifique lorsque je passe le col qui mène à Santa Marta. Je ne peux pas affirmer que je ne reviendrais plus jamais mais en tout cas, je n'en ressentirais plus le besoin. "Sales ? Si puedo !!"


Publié à 05:08, le 22/09/2011, Santa Marta
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