El trotamundo
Après de nombreux voyages en Amérique du Sud principalement, je me suis enfin décidé à partir avec un aller simple et pour une durée indéterminée. On verra où le voyage me mènera, ce que les rencontres me feront découvrir, quels sont les endroits qui me fascineront,... l'idée étant de pouvoir saisir toutes les opportunités qui se présenteront à moi dans les mois à venir....

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Escale à Bogota

     Normalement, le trajet depuis San Gíl dure entre cinq et six heures donc je devrais arriver à Bogotá en milieu d'après-midi. C'était sans prendre en compte les aléas du voyage. Après deux heures de route, le bus s'arrête au bord de la nationale, les deux chauffeurs descendent et se postent devant la roue arrière droite en se grattant la tête. On comprend que quelque chose ne tourne pas rond et tous les passagers descendent un à un pour savoir ce qu'il se passe. On ne le saura pas vraiment mais il semblerait qu'on n'est pas prêt de repartir. On s'assoit tous dans une petite bicoque qui sert des boissons fraîches bienvenues avec cette chaleur. De la petite cahute faite de tôles et de planches attenante au bar sort un petit gars, les vêtements et les bras couverts de cambouis. En fait, on n'avait pas fait attention mais s'est garé juste devant un réparateur de roues. Quel bol monstrueux !!  Espérons qu'il va pouvoir nous porter secours. Il va faire preuve de tout son art de la bidouille avec le peu d'outils à moitié rouillés qu'il a pour réparer notre bus Hi-Tech et on repart après seulement une petite heure de retard.

 
     Finalement, on arrive aux portes de la capitale sans avoir perdu trop de temps mais c'était sans compter sur le trafic commun à toutes les grandes capitales. Peu à peu, la nuit tombe pendant qu'une fine pluie s'abat sur les vitres embuées par le froid extérieur. En descendant du bus, l'air frais me saisit les jambes et mes pieds chaussés de simples claquettes. Je pose mon sac et en sort un pantalon, des chaussures, un pull et une veste. Vous n'allez peut-être pas me croire mais après deux mois dans les Caraïbes, je suis content de remettre des vêtements chauds, comme si l'impression de retrouver l'hiver m'apportait un certain plaisir. Je prends ma place dans la longue queue qui attend devant la caisse des taxis parce que ça marche comme ça à Bogotá, du moins au terminal de bus et à l'aéroport : on indique sa destination, on paie la course et on reçoit un ticket à remettre au taxi qui nous est désigné. Ça évite tout problème pour le client comme pour le chauffeur.

 
     Je m'installe dans une sorte d'auberge de jeunesse qu'on m'a indiqué, une imposante maison ancienne avec un énorme escalier en bois, du vieux parquet et du vieux mobilier dans de grandes chambres humides. Mon téléphone sonne, Laura est déjà en route, pas très loin du point de rendez-vous qu'on s'est donné: Elle s'est tapé quasiment trois de transport pour rejoindre le centre depuis sa "banlieue" éloignée. J'arrive à l'arrêt de tram et on se voit chacun de son côté de l'avenue. Le feu est vert, la circulation est dense et on sautille sur place, impatient de se retrouver.
     Laura est une des mes meilleures amies colombiennes avec qui j'ai partagé des moments très forts et importants pour nous deux. On s'est rencontré lors d'une soirée qui s'est terminé chez moi, dans la maison où je venais juste d'emménager en arrivant à Taganga pour faire mon Dive Master. Elle voyageait avec une gamine de 17 ans, Briyit, (dont j'ai parlé dans mes articles sur Taganga) et toutes les deux vendaient des artesanias (de l'artisanat, tdlr) pour financer leurs déplacements et leurs bringues. Elles cherchaient un endroit pour rester et comme j'avais une chambre libre, je leur ai proposé de s'installer contre un loyer dérisoire mais qui me diminuait un peu les charges. On a passé deux mois à vivre ensemble, à faire la fête, se faire des potes, connaître des endroits du coin. Comme Briyit était toute jeune et un peu irresponsable ou plutôt inconsciente (elle avait déjà une gamine de deux ans et abusait un peu de la c...), on s'est senti responsable d'elle, un peu comme des parents et je crois que ça nous a beaucoup rapproché. On a beaucoup parlé et malgré nos origines différentes, on s'est rendu compte qu'on avait plein d'idées et de principes en commun. Aujourd'hui, Laura est revenue dans son quartier plus que populaire, elle a eu une petite fille avec un des locos rencontré à cette époque qui bien sûr s'est barré peu de temps après la naissance et elle essaie de s'en sortir toujours en vendant des artesanias mais de façon sédentaire maintenant.
     Une fois le feu passé au rouge, je traverse l'avenue et on se serre longuement dans les bras, trop heureux de se retrouver après quatre années. On monte dans un taxi et on se dirige vers el Parque de la 93 pendant qu'on se raconte nos vies depuis tout ce temps écoulé.
 
     On doit retrouver Mickaël, un des deux français avec qui on avait partagé un sandwich au Parque Tayrona et qui nous a valu quelques déboires avec la police (voir Taganga y el parque Tayrona). Avec son pote Josian, ils se sont installé ici depuis six mois après avoir bosser pendant neuf ans à Londres où ils se sont connus. ils avaient l'idée de créer un site de tourisme sur un pays dont on parle peu (de ce point de vue-là en tout cas), ils ont fait des recherches et celui qui semblait avoir le plus de potentiel était la Colombie. Du coup, ils louent un bel appartement à Bogota et ils sillonnent le pays pour agrémenter leur guide web (pour les intéressés, tapez Off2Colombia).
     Le taxi nous dépose devant une grande place entourée de bars, de restaurants, de discothèques plus lumineux les uns que les autres. On voit tout de suite qu'on est dans les beaux quartiers de la ville,il n'y a que de belles voitures, les hommes sont supers classes, les femmes splendides et tous ressemblent plus à des européens qu'aux colombiens des petites bourgades (c'est partout pareil, plus on monte dans les classes sociales, plus les peaux s'éclaircissent). Une fois, Mickaël arrivé, on se balade un peu en hésitant sur l'endroit où entrer : "Oh ! Un bar à bière, ça peut être sympa de se boire une pinte !" puis "T'as vu le bar construit dans un vieux wagon de train ?" ou "Y'a le bar de Carlos Vives un peu plus loin, il paraît qu'il y passe parfois" (Carlos Vives, star du vallenato moderne, à écouter, ça vaut le détour). En tout cas, il y a de quoi se divertir. On trouve une terrasse chauffée devant un petit bar (ça caille vraiment et il pleut toujours) et on commande à manger et quelques bières. Curieux, on finit par entrer dans le bar et après la première petite salle, on en découvre une seconde, immense et avec une piste de danse en contrebas entourée de tables disposées à des niveaux différents. Ce que j'aime dans les grandes villes comme Bogota ou Lima, c'est qu'on trouve toujours des bars ou des boîtes magnifiques et avec une superbe ambiance et là, on a trouvé un super spot. En fait, on a su après que c'était le meilleur endroit de salsa de la capitale et c'est vrai qu'on s'est éclaté à danser sur de la musique géniale. C'est aussi une bonne occasion pour présenter Laura à Mickaël car avec elle, il pourrait connaître le Bogota underground, celui où il est peu conseillé d'aller si on n'est pas emmené par quelqu'un qui connaît. En plus, si leur site fonctionne, je serais super heureux qu'ils l'emmènent dans leur sillage, qu'ils lui donnent un petit coup de pouce parce qu'elle le mérite vraiment.
 
     Le lendemain, j'accompagne Laura dans le quartier qui l'a vu grandir. Elle est toute heureuse de me montrer sa petite tienda où elle vend ses sacs qu'elle confectionne avec des chutes de cuir. Je suis vraiment épaté par l'évolution de son travail, depuis les petits bracelets ou colliers jusqu'à ces articles qui, à mon avis, elle pourrait vendre très cher en Europe.
On va récupérer sa petite fille Sara à l'école qu'elle est toute fière de me présenter. Elle est toute belle, mignonne comme tout, blonde à l'opposé de sa mère toute brune. On se rend à la maison de la maman de Laura qui nous attend avec un bon repas bien typique : carne, arroz, papas y patacones. Ca m'a vraiment fait plaisir de passer cette journée dans le monde de Laura, dans le monde cette amie si chère et c'est sûr que je reviendrais voir un jour ou l'autre.
 
     Après les trois heures de bus pour aller jusqu'au centre, je retrouve Josian et Mickaël dans leur appartement. J'y suis resté deux jours pendant lesquels ils m'ont montré les coins de Bogota qu'ils ont découvert depuis leur arrivée. Ils sont vraiment sympas tous les deux et leur projet est très intéressant. J'en profite pour leur donner quelques tuyaux sur ce pays que je connais très bien maintenant et aussi quelques photos d'endroits qu'ils ne connaissent pas encore. J'espère que ça va marcher pour eux parce qu'ils ont l'air d'être absolument enchantés par la Colombie et comptent bien y rester. Suerte amigos !!
 
     Ma courte escale à Bogota terminée, je prends l'avion pour Leticia, une ville d'Amazonie frontalière avec le Pérou et le Brésil. Je serais bientôt à la porte d'un nouveau monde qui va s'ouvrir à moi, un monde où l'espagnol se transforme en portugais et la salsa en samba...


Publié à 02:46, le 15/12/2011, Bogotá
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San Gil y el Cañon de Chicamocha

      En quittant Taganga et tous les bons souvenirs que je me suis créé là-bas, c'est un peu comme si je quittais la Colombie. Il me reste encore une grosse semaine à passer dans ce pays que j'aime tant mais je sens que mon addiction ne me retient plus de la même façon. J'aime la Colombie pour ses gens, leur façon d'être, leur savoir-vivre, leur gentillesse et leur accueil innés, pour ses paysages si variés et encore peu explorés mais plus tant pour ses fêtes, ses femmes,... en tout cas, plus pour ses drogues et les dérives auxquelles elles aboutissent forcément. Il y a trop de touristes à mon goût (et il y en aura encore plus dans les quelques années à venir) et je ne me sens plus l'âme de l'explorateur qui a le privilège de découvrir cette terre mise encore au rang des terres maudites par la guerilla et la violence urbaine.

     Je vais tout de même profiter de ces derniers jours pour découvrir une région que je ne connais pas encore et qui est réputée pour être très belle, le Santander. J'arrive à San Gil, une petite ville bien tranquille, au climat idéal, ni trop chaud ni trop froid (27°C de température moyenne) et au soleil toujours radieux. Elle se situe à 1100 m d'altitude au milieu de montagnes verdoyantes écorchées de canyons abruptes et irriguées de rivières aux rapides tumultueux, ce qui est en fait le haut-lieu national des sports de montagnes.
 
     En attendant de choisir l'activité que je vais pratiquer, je pars visiter le village de Barichara connu pour être le plus beau de tout le pays. Et effectivement, c'est un endroit magnifique aux maisons couvertes de tuiles bien entretenues et qui, contrairement à Salento, n'est pas envahi par les magasins de souvenirs et garde une certaine authenticité. Avant de venir ici, j'ai vu qu'un restaurant préparait une spécialité locale qui m'interpèle, le steack à la sauce de fourmi. En fait, il y a plusieurs façon de préparer les hormigas culonas (les fourmis "gros culs", ndlr) mais je me dis qu'en sauce, ça devrait passer plus facilement. Malheureusement, c'est le jour de fermeture donc ce n'est pas aujourd'hui que je vivrais cette expérience er je ne me laisserai pas tenter par les fourmis grillées vendues sur le bord de la route.
 
     Ca y est, le choix est fait. J'ai hésité avec le rafting mais finalement, j'ai opté pour le baptême de parapente et pas n'importe où, au-dessus du Cañon de Chicamocha. Arrivé à l'agence, un espagnol attend pour sauter en même temps que moi. Les deux moniteurs, super à la cool, nous font monter dans une vieille bagnole un peu pourrie et on s'engage dans les courbes qui mènent au Cañon. J'espère que leur matériel est mieux entretenu que la voiture parce qu'on a des fois l'impression qu'elle pourrait décrocher dans les virages. Les vallées se creusent peu à peu puis les précipices deviennent de plus en plus vertigineux. On quitte la route principale et on commence à grimper dans des chemins en terre. Quand on descend de la voiture, on est sur une crête, cernés des deux côtés par le Cañon qui descend à plusieurs centaines de mètres plus bas. La vue est imprenable, un panorama de 360° sur les montagnes !! Bon, ça a l'air d'aller, le matos est en très bon état et les mecs ont l'air bien calés sur le sujet. On regarde mon pote ibérique s'élancer puis c'est notre tour. On commence à courir dans la pente et peu à peu, je me sens soulevé doucement jusqu'à ne plus toucher terre. Oscar me dit de bien m'assoir en arrière et me voilà confortablement installé comme dans un bon fauteuil de bureau bien moelleux. Sauf que là, j'ai les jambes dans le vide au-dessus du long serpentin formé par la rivière qui se faufile entre les montagnes. Je VOLE !!! Quel sentiment fabuleux qu'est celui de flotter dans les airs !! Le vol dure 45 minutes et ce sont 45 minutes d'extase. Je me sens comme un enfant tout excité de cette première expérience. De nouveau au sol, je n'ai qu'une envie, celle de revoler comme je voulais remonter immédiatement dans l'avion après mon baptême de chute libre au-dessus d'un lagon réunionnais.
     Il est 19 heures quand je descends sur la Plaza de Armas de San Gíl pour fumer un de mes Cohibas ramenés de Cuba. C'est la bonne heure pour observer les habitudes de vie de chacun : certains sortent du travail et viennent boire une bière ou manger une des excellentes brochettes vendues sur le trottoir, des couples se baladent main dans la main en profitant de l'agréable température du crépuscule, des enfants courent les uns derrière les autres pour s'attraper en éclatant de rires, des petits vieux, chapeau sur la tête et poncho sur les épaules, se retrouvent sur un banc pour converser... et moi, je fume mon cigare, témoin de cette tranche de vie bien typique.
     Je pars à la recherche d'un restaurant, l'idée de manger de la fourmi toujours en tête, même si je trouve que c'est le genre d'expérience qu'il est plus drôle de partager avec quelqu'un que seul dans son coin. Au détour d'une rue, j'aperçois une affiche collée sur un mur : "El Conciertazo del Año de Bucaramanga" avec que des pointures : Plan B le groupe de Reggeton le plus écouté en ce moment, Sylvestre Dangond la star du Vallenato et Willie Colon el salsero de la grande époque de la Fania All Stars et auteur d'un bon nombre de grands classiques. Problèmes : premièrement, c'est vendredi et j'avais prévu de partir pour Bogota retrouver ma grande amie Laura et deuxièment, c'est à Bucaramanga, c'est-à-dire à trois heures de bus en rebroussant chemin. Cela dit, je peux faire l'aller-retour et être à Bogota le samedi soir... Allez !! Je ne peux vraiment pas rater ce grand concert !
 
     Le lendemain, je me lance pour une petite randonnée vers las Cascadas de Juan Curi. C'est assez curieux parce qu'on se croirait presque dans des pâturages alpins entourés d'une végétation plus dense mais tout de même moins tropicale que d'habitude. J'aperçois au loin la cascade qui coule du haut de la montagne. La marche est assez courte et je me trouve rapidement au pied des premières chutes d'eau. A chaque étage gravit, une nouvelle chute et ce jusqu'au dernier où l'eau tombe de quasiment 100 mètres. Superbe !! Je rencontre un couple d'irlandais et une anglaise, on se prend en photos mutuellement et finalement, on redescend ensemble. Arrivée à l'auberge, on se boit une petite bière bien méritée et au moment de partir, le patron qui finit sa journée nous propose de nous ramener. Je m'assois à ses côtés et il me raconte un peu l'histoire de la région que je traduis à mes nouveaux amis qui, bien sûr, ne savent pas dire autre chose que hola ou gracias après plusieurs mois en Amérique Latine. Notre guide improvisé nous propose de nous arrêter chez sa soeur qui a une fabrique de panela. La panela est un bloc de sucre de canne qu'on dilue dans l'eau pour le boire sous forme de thé ou de boisson raffraîchissante arômatisée au citron. La canne est d'abord écrasée pour en extraire le jus qui est bouilli jusqu'à ce qu'il ne reste qu'une sorte de mélasse brûlante. Cette dernière est déposée sur une palette quadrillée qui séparent les blocs le temps de refroidir et du coup, de se consolider. C'est fort intéressant de voir la confection de cet élément nutritif quotidiennement consommé par les colombiens. De retour à San Gil, au moment de dire au revoir à mes potes anglo-saxons, ils me remercient de leur avoir fait vivre cette expérience et m'encouragent à concrétiser mon projet de travailler dans la plongée : "tu feras un très bon instructeur", m'ont-ils dit. Ça me motive à m'y mettre vraiment.
 
 
     Ça y est, le jour du Concertazo del Año est arrivé. Je laisse tout mon barda à l'hôtel de San Gil et prend le bus pour Bucaramanga en milieu d'après-midi. Aux abords de l'Estadio de Beisbol, le quartier commence déjà à s'agiter : les rues se remplissent de gens, les vendeurs de bières, de brochettes ou de sandwichs s'activent sous une fine pluie débutante. De ce fait, ce sont les vendeurs de parapluies et de ponchos en plastique qui font leur apparition, comme s'ils avaient prévu le coup. Il est tend de rentrer dans le stade et en passant la porte, après la fouille au corps habituelle, on me tend une chaise en plastique. C'est souvent comme ça les concerts en Colombie, tout le monde a une chaise mais pas pour s'assoir, pour passer tout le spectacle debout dessus. Je m'achète une petite bouteille d'Aguardiente, excellent médiateur pour faire connaissance avec ses voisins. Je me trouve une petite place où j'ai une bonne vue sur la scène et je commence à trinquer avec les deux gars posés à côté de moi. Il faut s'imaginer l'ambiance dans ce genre de concert : du début jusqu'à la fin, un stade rempli chante à tue-tête chaque chanson par coeur. A chaque fin de morceau, des cris et des torrents d'applaudissements et dès que reprend le suivant, les sauts de joie entraînent les premiers pas de danse. Et ça va durer comme ça jusqu'à cinq heures du matin malgré la bruine bretonne qui va nous accompagner jusqu'au bout. En sortant de là, légèrement abasourdi et les jambes ruinées, je reprends le chemin inverse pour m'écrouler dans le premier bus pour San Gil. Trois heures après, je passe à l'hôtel prendre une douche et un petit déj', je récupère mes sacs, dis au revoir à la belle Sandra et repars prendre un bus pour Bogota. J'essaie de rester éveillé pour admirer les superbes paysages mais la fatigue de ce concert mémorable finit par me gagner et je m'endors paisiblement.


Publié à 09:20, le 4/12/2011, San Gil
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"Taganga, pueblo pequeño, infierno grande."

   Retour en Colombie et pour la première fois, je ne suis pas tout excité à l'idée de retrouver ce pays que j'aime tant. Bien sûr, je suis content d'y retourner mais j'ai toujours une pensée pour mes amis cubains, une petite nostalgie de la maison de Quatro Caminos, de ses visites incessantes, de son ambiance et surtout, des attentions touchantes de Felicia y Abuela. Et puis, c'est la première fois que je suis tout seul depuis que j'ai quitté Paris. En arrivant à Lima, il y avait toute la famille, ensuite le Druz a été mi compañero de viaje jusqu'à Santa Marta, puis Fernanda mi compañera de Carnaval avant d'être submergé d'amitiés cubaines. Jusqu'ici, j'avais un programme plus ou moins établi en fonction des gens qui m'accompagnaient ou à qui je voulais rendre visite et surtout les dates fatidiques du Carnaval et de mon vol pour Cuba à ne pas manquer. Ma prochaine échéance est de retrouver mes parents à 4800 km de Barranquilla, à Salvador de Bahia dans un mois et d'ici là, je ne sais pas encore très bien ce que je vais faire.

 
     En sortant de l'aéroport, la longue queue de taxis jaunes attendant les clients me surprend, puis c'est la circulation qui me surprend, puis la quantité et la taille des panneaux publicitaires, les vendeurs et les marchands dans la rue, les vitrines et les étals qui débordent, tout ce monde me surprend quelque peu. Je suis de retour dans le monde occidental.
     Honnêtement, je suis mort. Depuis Noël, je n'ai pas arrêter de bouger, de faire la fête, de voir du monde et je crois que j'ai besoin de faire une pause. Je me trouve une chambre d'hôtel avec climatisation et satellite pour une fois, je prends une douche et m'installe confortablement sur le grand lit, le zappeur à la main. Je suis resté trois jours et trois nuits comme ça, à ne rien faire à part dormir beaucoup, regarder des comédies américaines ou des reportages de National Geographic à la télé et à ne sortir que pour manger ou aller sur internet. Trois jours de pause à ne pas réfléchir, à ne pas bouger, à ne voir personne et ça m'a fait le plus grand bien. Je me sens vraiment vanné. J'ai vu beaucoup de belles choses différentes ces derniers temps, j'ai rencontré des gens géniaux, j'ai vécu des instants forts en émotion et en plus, j'ai l'impression de revenir d'un autre monde. Je crois que je suis un peu déboussolé en fait et cette sensation s'avère d'autant plus évidente lorsqu'en entrant dans ma chambre d'hôtel, je me demande s'il y a de l'eau qui va couler du robinet au moment de l'ouvrir.
 
     Après ce repos bien mérité, je reprends la route vers Santa Marta pour fêter l'anniversaire de Rémy, le patron de La Puerta. C'est aussi l'occasion de retrouver Kelly et Amparo, sa mère, et de se faire une petite virée nocturne dans les rues animées du centre colonial rénové. Amparo vit avec ses deux fils et sa fille Kelly. A l'époque où je les ai connus, Paola, son autre fille, n'avait pas encore émigré vers l'Angleterre et je sortais souvent danser avec les deux frangines qui m'ont appris beaucoup sur la musique colombienne et notamment sur celle de côte caribéenne. Tous travaillaient dans le restaurant familial, el Ancon, qui se transformait en after illégal passé deux heures du matin. On a vécu de fabuleuses soirées à danser comme des fous dans le patio avec tout le melting pot colombo-étranger encore motivé après la fermeture de La Puerta. Cette fois-ci, on a pas fini à l'Ancon car La Puerta s'est enflammé jusqu'au petit matin au son du vallenato et de la salsa que Rémy, heureux comme un prince, chantait à tue-tête.
 
     C'est dommage, je n'avais pas pris le temps de leur rendre visite quand le Druz était là mais j'étais à Taganga et je n'en suis quasiment pas sorti. Ce n'est pas bien loin pourtant, juste à vingt minutes en colectivo mais c'est comme ça Taganga, on n'arrive pas à en partir et on y revient toujours. On appelle ce type d'endroit un "sal'si puede", "sors si tu peux". La première fois que les voyageurs s'égarent dans ce petit coin de paradis, ils ne connaissent personne et en quelques jours, ils se créent leur petit univers avec le coin d'ombre sous l'arbre au milieu de la plage, la tienda où on te serre la pince quand tu viens faire tes achats, les restaurants fétiches, la grand-mère qui prépare les meilleurs jus, le bar où on te paye un coup de temps en temps, le spot où la fête est la plus folle,... et tout le réseau social qui va avec bien sûr. Le rythme de vie est caribéen, on peut y vivre avec peu d'argent, trouver des petits boulots facilement et quand on a de la jujotte, monter un bon business rapidement.  Il fait bon vivre à Taganga : il fait toujours beau, la plage et les belles plongées ne sont qu'à quelques mètres et il y a toujours du monde et de la rumba. La plupart des gens que j'ai rencontrés ici, ne sont venus que pour quelques jours et sont restés une semaine ou plusieurs, voire des mois ou se sont finalement installés. On quitte parfois de nouveaux amis qu'on ne reverra peut-être jamais et on les retrouve le lendemain soir à boire une Poker en discutant devant la tienda. On accroche vite et c'est dur de décrocher mais ma vision actuelle a un peu changé en comparaison de l'enthousiasme aveugle de mes premières virées tagangueras. Comme le dit le titre de cet article, "un petit village qui cache un grand enfer" (grosso modo). Je ne vais pas vous raconter le détail de mon séjour ici, ce ne serait que répétitions sans grand intérêt mais je vais plutôt vous livrer les impressions que m'a laissé ce retour tant espéré après quatre années d'absence.
 
     J'ai déjà écrit que je trouvais le village changé, trop touristique et trop fréquenté par les étrangers, moins tranquille, moins authentique. C'est sûr que les choses changent en quatre ans mais j'espérais peut-être que ce petit coin de Colombie serait épargné. Je n'ai pas non plus retrouvé tous les amis de l'époque et l'ambiance des fiestas qui se terminaient dans la maison que je louais avec mon pote américain Josh mais je me suis fait d'autres amitiés avec qui j'ai partagé des moments inoubliables. En fait, ce qui m'a le plus marqué, c'est l'invasion grandissante de la locura (la folie, ndlr) et les répercussions qu'elle peut avoir sur la vie des gens. Je l'ai ressenti dès mon arrivée il y a un mois, dès que je suis sorti du taxi et que j'ai retrouvé el loco Yosimar avec ses dents en moins et cette balafre qui lui traverse le visage et à l'histoire assurément glauque. J'avais à peine posé mon sac qu'il me rapportait les nouvelles, celles qu'on rapporte en premier et qui sont rarement les plus drôles.
     "Tu te rappelles de Diana, la flaca qui a eu une fille avec Marino, el paisa ? Elle a fait une overdose à La Puerta il y a trois semaines. " Ce n'était pas une amie, plutôt une connaissance que je croisais chaque jour et avec qui je discutais de temps en temps. En tout cas, ça fait bizarre même si elle était déjà mal barrée et que ça ne m'étonne qu'à moitié. A Taganga, beaucoup de gens sont friands de cette spécialité sud-américaine dont la Colombie est le plus grand distributeur mondial - je ne parle pas de café bien sûr - et se serait faire l'innocent que de nier avoir participé à ce genre d'expérience mais j'ai l'impression maintenant que tous viennent ici pour ça, que les soirées ne tournent qu'autour de ça. Le long de la plage, les dealers accostent les touristes à longueur de journée, sous les yeux des policiers bien au fait de ce trafic mais qui laissent agir. Il y a encore plus de mecs louches qu'avant, de mecs paumés qui se sont laissés entraîner par les nuées poudreuses de la Dame Blanche. Un exemple de cette dérive qui me laisse encore froid dans le dos. Au Pachamama, le resto où Carlos sert de délicieuses caïpirinhas maracuya, j'ai fait la connaissance de Mat, un autre français, fort sympathique que je retrouvais quasiment tous les soirs pour discuter le bout de gras. Il était déjà un peu paumé et il le savait bien mais quand je l'ai revu en rentrant de Cuba, il s'enfonçait de plus en plus. Il passait ses nuits, éveillé par la coke, à tourner en rond et à cogiter comme un malade. Un soir, il m'a demandé jusqu'à quelle heure on avait discuté au petit matin. "On s'est pas vu ce matin, je dormais, je suis rentré à deux heures hier soir. - Mais si, on a discuté à mon hôtel jusqu'à cinq ou six heures du mat' au moins." Là, ça devenait grave. Tout le monde lui conseillait de partir et un jour, il a mis la clé sous la porte et a disparu. Quand Geoffroy, le patron du resto, me l'a annoncé, il m'a aussi raconté les délires paranoïaques que se faisait Mat. Il était persuadé que je l'avais filmé à son insu en train de se masturber dans sa chambre d'hôtel, que j'avais diffusé la vidéo sur le net et que c'était la raison pour laquelle tout le village se moquait de lui. Il m'espionnait chez moi ou sur internet quand je me connectais dans le café où il travaillait des fois. Il a même dit avoir songé louer un flingue à son dealer pour me foutre la trouille de ma vie. Quand j'ai appris ça, je suis tombé sur le c...l et j'étais bien content de le savoir parti. C'est hallucinant comme cette substance peut détraquer quelqu'un en quelques temps à peine...
     Quand Yosimar m'a parlé de la mort de Diana, je lui ai posé la question dont je redoute la réponse depuis bien longtemps. "Et Maxel ? - Tu ne sais pas qu'il est mort, d'une infection au cerveau." Je ne savais pas, non, mais je m'en doutais un peu. Junior, mon instructeur qui me l'avait présenté à ma première venue, m'avait prévenu qu'il était malade et je lui avais téléphoné. Il était à l'hôpital et m'avait dit qu'il allait bien mieux. Je pensais que Junior m'aurait prévenu s'il s'était passé quelque chose de grave et je n'ai jamais osé rappeler, peut-être de peur d'apprendre une très mauvaise nouvelle. Maxel était mon premier pote de rumba à Taganga, un mec au sourire radieux qui avait quitté le dur quotidien de Bogota pour vivre dans un hamac au bord des Caraïbes. Il s'était converti à l'évangélisme par la suite mais nos deux modes de vie opposés n'avait en rien altéré notre amitié. Je le logeais souvent en échange de quoi il me bassinait avec ses sermonts sur le vrai sens de la vie et le chemin erroné que je prenais (d'un autre côté, pour les évangélistes, on est toujours sur le mauvais chemin), tout en respectant mes choix et mes amis. Un soir, quelques jours avant de partir, j'ai croisé son cousin Oscar qui m'a raconté la vraie version de l'histoire de Maxel. En fait, il avait appris il y a quelques années qu'il était séropositif et c'est ce qui l'a amené à se tourner vers l'Eglise, pour se repentir de ses péchés. Il est effectivement mort d'une infection au cerveau mais c'est le SIDA qui lui a ouvert en grand les portes et l'a laissée proliférer. Un gars si joyeux, si altruiste, qui respirait la vie, balayé par cette foutue maladie qui envahit le monde et se concentre dans des endroits comme Taganga. Parce qu'avec le développement du tourisme de drogue, se développe le tourisme sexuel. Cartagena est une ville où des filles de tout le pays viennent passer quelques mois pour proposer leurs charmes en échange de quelques milliers de pesos et Taganga prend cette tournure-là. Les gamines qui avaient 14-15 ans à l'époque sont presque toutes aujourd'hui ce qu'on appelle des prepagos comme les cartes téléphoniques qu'on achète pour recharger son portable. Elles sortent en soirée, draguent les étrangers émoustillés par leur beauté naturelle et proposent de continuer la fête à l'hôtel contre quelques billets. Ca rend l'endroit encore un peu plus malsain.
     Revenons aux bonnes nouvelles de Yosimar. "Tu te souviens de "cien pesos para una agua" ? Ils l'ont tué l'année dernière." ILS ? Comprenez les tagangueros. "Cien pesos para una agua" était un cracké qui abordait tout le monde au moins trois fois par jour et demandait une pièce de cent pesos pour avoir nettoyé la plage sous le soleil.  Il prétendait vouloir s'acheter un peu d'eau à boire mais tout le monde savait que ses maigres gains s'évaporaient en fumée blanche. Il n'était pas méchant mais apparemment voleur et il a dû s'en prendre à la mauvaise personne. Taganga semble être un gentil petit village de pêcheurs mais ses habitants sont loin d'être des tendres. Beaucoup de familles vivent du poisson mais également du trafic de cocaïne et de crack. Beaucoup de gens sont armés et ils ont un certain penchant pour la bagarre, surtout quand ils ont bu. Et ça peut prendre des proportions assez inquiétantes. Quand ça commence à chauffer, il vaut mieux ne pas rester dans le coin. Quelques exemples bien concrets : en pleine après-midi, alors que le front de mer est gavé de monde, un des dealers, à qui ont a volé la came dans sa planque, a sorti son flingue et a tiré dans le vide pour calmer sa colère et dissuader celui qui voudrait recommencer. Le même soir, pendant qu'on discutait tranquillement sur la plage, trois gars se sont pris la tête et les insultes se sont vite transformées en combat à coups de bouteilles cassées laissant de belles plaies sanguinolantes sur certains visages. La nuit suivante, à deux cents mètres de chez moi, un mec jaloux a descendu de cinq balles dans la poitrine son ex-copine qui ne voulait plus de lui. Tous ces faits divers en si peu de temps et dans un endroit aussi restreint, ça rassure pas trop.
 
     Vous allez peut-être me dire : "Mais Paco, t'as enfin ouvert les yeux, tout le monde sait que c'est comme ça en Colombie." J'ai toujours su qu'il se passait des choses pas claires à Taganga mais c'est la première fois que cette violence, cette insécurité me saute aux yeux, la première fois que je me dis que j'ai raison de m'éloigner de là. Mais avant de partir, il faut que j'aille me ressourcer dans la famille de Benja y Ceneris, là où je retrouve l'authenticité de la gentillesse colombienne, la simplicité des gens qui ont peu de choses pour vivre mais tant à offrir. Benja travaillait au centre de plongée où je faisais mon stage et en plus, habitait avec toute sa famille dans la même rue que moi. Ses enfants se pointaient à tout moment à la maison et c'est grâce à eux que j'ai fini par connaître tous les voisins. Aujourd'hui encore, quand je passe dans cette rue, les gamins viennent me saluer et j'entends "PACO !!" crié bien fort en passant devant les portes ouvertes. A chaque fois, Ceneris m'invite à manger du poisson grillé avec du riz coco dans leur maison constitué d'une cuisine et d'une chambre commune pour le couple et les deux enfants. Je voulais aller à Minca, un village perché dans la Sierra Nevada, à quelques dizaines de kilomètres et tout de suite, Benja m'a proposé de m'y emmener sur sa petite moto. On a passé une superbe journée au bord de la rivière, à se rafraîchir de la chaleur pesante de la côte. Ce sont ces gestes simples mais pleins de bonté qui font que j'aime toujours Taganga y su gente.
 
     Je suis revenu pour faire connaître l'endroit à Druz et sûrement aussi à la recherche des moments fabuleux que j'ai vécu ici en des temps où ce village était une escale pour routards ou plongeurs venus se détendre et se laisser aller par une locura encore assez légère. Maintenant, cette locura a pris des dimensions incontrôlables et c'est sans regret que j'admire pour la dernière fois cette baie magnifique lorsque je passe le col qui mène à Santa Marta. Je ne peux pas affirmer que je ne reviendrais plus jamais mais en tout cas, je n'en ressentirais plus le besoin. "Sales ? Si puedo !!"


Publié à 05:08, le 22/09/2011, Santa Marta
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"Cuba, el pais donde un pedazo de mi corazon quedo" I

     Cuba, le pays où est resté une partie de mon coeur"... Je n'y suis resté que treize jours exactement, ce qui fut bien trop court et malgré cela, j'y ai vécu tellement de choses que je ne sais pas par où commencer. D'autant plus qu'une certaine pression pèse sur moi car je sais très bien que Katell va être très attentive à ce que je vais écrire. 

     Je pense qu'un petit rappel historique s'impose car j'avais déjà entendu quelques brides de cette folle histoire mais c'est en arrivant sur place que je me suis rendu compte à quel point elle pouvait influencer le présent.

     En 1902, après 400 ans de domination espagnole, Cuba obtient son indépendance mais une indépendance assez relative toutefois puisque les américains, alliés de leur victoire, y conservent les bases militaires afin d'assurer la stabilité du pays et y développent à grande échelle la culture de la canne à sucre. Ils manipulent l'économie, soutiennent les gouvernements qui agissent à leurs avantages, tirent profit du sucre et des produits qu'ils importent sur l'île. L'économie cubaine se porte bien et place Cuba dans les meilleurs rangs d'Amérique Latine. Grâce aux touristes américains, la Havane devient la capitale latino-américaine du jeux et de la prostitution d'où le surnom de "bordel de l'Amérique". Dans les campagnes, les paysans n'ont pas de terre, que peu de travail, ils n'ont pas accès à la santé ni à l'éducation et souffrent de malnutrition. Les dictateurs se succèdent jusqu'au coup d'état de 1952 où Batista prend le pouvoir pour la seconde fois. Fidel Castro, un jeune avocat aux pensées marxistes-léninistes, s'oppose à cette dictature et commence à organiser un groupe révolutionnaire. En 1953, ils attaquent une caserne, sont arrêtés puis enfermés jusqu"en 1955. Sous la pression des mouvements de travailleurs, Batista est forcé à amnistier beaucoup de prisonniers politiques dont Fidel et son frère Raul qui s'exilent au Mexique. Ils y rencontrent un jeune médecin argentin, Ernesto Guevara et ensemble, ils organisent le mouvement du 26 juillet dont le but est de renverser Batista. En 1956, un groupe de 82 hommes prend la mer à bord du bateau Granma pour Cuba et débarque sur la partie orientale de l'île. Celle-ci va être le siège d'une guerre sans merci entre l'armée gouvernementale et la guerrilla, faiblement armée et peuplée de paysans tapis dans la jungle de la Sierra Maestra. Finalement, après maintes défaites et victoire, Castro entre victorieux à La Havane le 1er janvier 1959 et Batista prend la fuite.
     Arrivé au pouvoir, il dissout les partis politiques ainsi que les organes de presse, il nationalise puis divise les grandes propriétés pour les répartir aux pauvres paysans, il nationalise les industries et notamment plusieurs grandes firmes américaines. Le ton monte entre les deux voisins et l'URSS se dit prête à défendre l'île. Les Etats-Unis, vexés dans leur fierté de conquérants universels, imposent un embargo contre Cuba à partir de 1962 qui va devenir total (tout pays ou entreprise qui traite avec Cuba ne pourra plus traiter avec les Etats-Unis et risque des sanctions économiques) en 1963 suite à l'affaire des missiles russes postés sur l'île. Des raisons économiques et politiques (les opposants n'étaient pas très bien acceptés) poussent des milliers de cubains à fuire le pays, s'embarquant même sur tous types de bateaux ou autres embarcations ("los balseros") pour rejoindre la Floride dans l'espoir d'un avenir plus clément.
 
     Lorsque j'imaginais mon tour d'Amérique du Sud, Cuba n'était pas prévu sur ma route. Il faut prendre un avion et ça impose plus de frais, on dit qu'il est difficile de sortir du chemin touristique imposé et puis, bizarrement, ça ne me tentait pas plus que ça. Mais ma grande pote Katell, grande partenaire de mes folles nuits de bringues brestoises, mariée à Yaset, une cubain pur souche fort sympathique, vont y passer trois semaines pour présenter Nino, le franco-cubain blondinet né en septembre. Je me suis dit que c'était une bonne occasion pour passer du temps avec eux et découvrir ce pays de façon privilégiée (et je n'imaginais pas à quel point). J'ai donc pris un billet aller-retour depuis la Colombie pour les y rejoindre.
 
     Après une fouille et un interrogatoire on ne peut plus draconiens (je viens du pays de la drogue et des armes tout de même), je passe les contrôles d'immigration et je les aperçois qui m'attendent avec Victor, le père de Yaset, le sourire aux lèvres, celui des gens heureux d'être en vacances ou plutôt heureux d'être rentrés au pays. Après les présentations et les accolades, on entre tout de suite dans le vive du sujet. "Katell, il faut que je retire des sous." - "T'as quoi comme carte ?" - "Mastercard" - "Aïe !" me dit-elle avec un petit sourire en coin. A savoir quand on veut passer des vacances à Cuba : prévoyez du liquide ou au moins une carte Visa. La mienne ne marche pas dans le distributeur - ça commence bien - mais j'arrive tout de même à retirer de l'argent à la Casa de Cambio avec une taxe exorbitante de 11% !! "Prends en un bon paquet maintenant parce qu'après, ça risque d'être plus compliqué." Avec mes habitudes de voyageur en Amérique du Sud, je pensais que ça marchait à peu près de la même façon ici et comme je me savais accompagné de gens qui connaissent le terrain, je ne me suis renseigné sur rien. Tant mieux, ce sera d'autant plus de découverte. Et ce n'est que le début !!
     On sort de l'aéroport et le parking est presque vide. Bizarre pour un aéroport international, le plus grand du pays. Il n'y a pourtant pas de volcan islandais en éruption dans les parages ni de grève des contrôleurs aériens parce qu'on a enlevé une tranche de fromage dans leur sandwich du midi - et bim ! ça , c'était gratuit. Et sur la route, c'est pareil, il n'y a que quelques voitures qui circulent. On se croirait sur le périphérique parisien en plein mois d'août, comme si tout le monde était parti en vacances - chose qui m'étonnerait fort. "T'as vu Paco, y'a pas une publicité." Mais c'est vrai ça ! Pas de Coca-Cola, pas de McDonald's, pas de panneau publicitaire géant qui cache le ciel, qui gache la vue comme on peut le voir au bord des autres routes latino-américaines (ils organisent même des concours au Pérou, c'est dire !). Des buffles paissent tranquillement sur les terre-pleins ou des vieilles carcasses de bagnoles rouillent sur les bas-côtés.
     Dans les premiers faubourgs de la Habana, je suis frappé par cette impression d'entrer dans une ville sinistrée. Ce ne sont pas des bidonvilles faits de tôle rouillée mais de grandes barres d'immeubles comme on peut en voir dans les Pays de l'Est européen, anciennement soviétiques, des immeubles qui tombent en ruine sans que personne ne puissent rien n'y faire. Je comprendrais mieux par la suite ; rien ne peut être rénové, reconstruit voire terminé car on ne trouve pas de matériaux ou souvent en quantité insuffisante. Le blocus...
     Quand on arrive à Quatros Caminos, les édifices sont aussi délabrés mais l'architecture a changé, on est remonté dans le temps, aux temps plus glorieux d'avant la Révolution. On se gare devant un grand porche cerné de hautes colonnes à la peinture fanée, juste derrière une Chevrolet bleue ciel des années 50. Des types vendent des jantes de pneus ou d'autres pièces de vélo sur le trottoir, tous saluent mes hôtes à notre passage. On pénètre dans un couloir à ciel ouvert où les portes de part et d'autre sont grandes ouvertes sur l'intimité de chaque foyer. On nous salue toujours, on me présente, l'accueil est chaleureux et d'autant plus que je suis l'ami du gamin qui a grandi dans ce callejon. Je me rendrais vite compte que tout le monde rentre chez son voisin, en se signalant par un simple tapotement sur la porte et ce, tout au long de la journée. D'ailleurs, quand on entre dans la petite maison de Josefa, la abuela de Yaset, il y a plein de gens dans le salon. Les parents de Katell qui terminent leur premier voyage au pays de la belle-famille et qui semblent s'être déjà bien habitués à l'ambiance, le petit Nino qui sourit dans les bras d'une petite cousine, un oncle et un voisin en train de jouer aux dominos. Felicia, la maman et abuela me recoivent avec de grandes embrassades en me disant : "Tu es ici chez toi, tu fais parti de la famille." On monte à l'étage posé mon sac et on m'a réservé une chambre pour moi seul alors que je comprends bien que tous partagent des matelas étalés sur le sol de la grande pièce voisine. 
La maison est simple, le mobilier aussi, au fond de la cuisine, une pile de vaisselle attend d'être lavée. "Si tu veux te doucher, prends un des seaux remplis d'eau et une écuelle." Il n'y a de l'eau courante qu'entre 18h et 6h du matin donc ils remplissent des citernes et des seaux pour la journée et ne font la lessive et la vaisselle que le soir. J'ai l'habitude de me laver à l'écuelle voire au verre ou de vider les toilettes avec un seau mais en fait, je ne m'y attendais pas. J'ai vu qu'il y avait un ordinateur. "Je peux aller sur internet ?" - "Tu peux envoyer des mails par la boîte Outlook mais sinon, il n'y a pas de connexion." Et encore, c'est une des rares maisons qui possède ce système et apparemment, à un prix bien trop élevé pour les moyens locaux. Pour avoir accès à internet, il faut se rendre dans les grands hôtels, ça coûte cher aussi et ça rame ! Quand on a pris l'habitude que l'image suivante apparaisse dans la seconde qui suit le "clic", on s'impatiente rapidement pendant les deux-trois minutes nécessaires au chargement d'une page - quand ce n'est pas plus long. Il semblerait que Hugo Chavez, grand ami de Fidel, aurait tiré une ligne optique depuis le Vénézuéla jusqu'à Santiago de Cuba mais il va falloir du temps avant que le réseau ne s'étende sur toute l'île et je ne suis pas sûr que le gouvernement ait intérêt à ce que le peuple ait accès à une information différente de celle qu'il diffuse.
 
     On laisse Nino dans les bras de son arrière-grand-mère ravie et on sort tous les trois faire quelques achats dans le quartier. On passe devant le marché couvert de Quatros Caminos et je commande un jus de goyave (les jus, une addiction colombienne) qui coûte 5 pesos. Yaset me dit : "Donne lui un peso." Je m'exécute et le vendeur me rend 18 pesos. Alors là, je reste perplexe. En fait, il y a deux monnaies à Cuba, le peso convertible ou CUC et le peso moneda nacional ou CUP. Pour contrer l'entrée incontrôlable de dollars venant des cubains émigrés en Floride, le gouvernement a été contraint de créer une seconde monnaie, le CUC, de valeur équivalente qui sert à acheter tout produit de qualité supérieure et est utilisée dans les hôtels, les restaurants, les bars principalement fréquentés par les touristes étrangers. Pour les cubains subsiste de CUP qui vaut un vingt-cinquième du CUC et qui sert à acheter les fruits, les légumes, les produits de premières nécessités et de moindre qualité bien sûr. Les salaires sont versés en CUP (salaire moyen 17 euros environ donc à peu près 20 CUC et 500 CUP, qu'on soit chauffeur de bus ou chirurgien) et les gens doivent aller à la Casa de Cambio pour changer leur CUP en CUC. Mon jus coûte 5 CUP, je lui donne 1 CUC et comme le vendeur se garde toujours une petite commission au change, il me rend 18 CUP (25 - 5 - 2 (de commission)). Ca va, vous suivez ? Parce qu'au début, moi j'ai eu du mal. On peux payer en CUC les prix affichés en CUP mais l'inverse est souvent plus difficile. D'ailleurs, les cubains eux-mêmes dénigrent souvent leur propre moneda nacional. Je me souviens un type rencontré dans la Habana Vieja qui m'a accosté comme toujours avec son discours d'amitié et de respect l'un pour l'autre. Après quelques minutes de discussion ou plutôt de marchandage sans grand succès, il me demande de lui filer une petite pièce. "Tu causes avec moi pour que je te file une pièce en fait ? OK." Je lui tends trois billets de 1 CUP et il me regarde étonné de voir un gringo avec cette monnaie et surtout offusqué de cet affront. Il me les a refusés.
     On entre dans un magasin et les longues vitrines ne sont remplies que de quelques marchandises disposées sur les étalages de manière à combler les espaces vides, sans réellement y arriver. Les prix sont affichés et c'est cher - pour un salaire cubain. Un kilo de café à plus de 6 CUC (300 euros par rapport à un SMIC) ! Pourtant, c'est la première chose qu'on m'a proposé chez Abuela et ils en boivent toute la journée. Alors comment fait-on pour en boire autant quand on gagne 20 CUC par mois ? (la grand-mère de Yaset en gagnait 9 en vendant des journaux dans la rue.)
     Quand je fais le compte, je n'arrive pas à comprendre comment ils font. En saluant les gens et en réponse du sempiternel "Como estas ?", on vous dit souvent et toujours avec le sourire : "Es la lucha como cada dia." ("C'est la lutte comme chaque jour", ndlr). C'est vrai qu'ils ont "un carnet de premières nécessités" qui contient de la nourriture (du café entre autres), des produits de nettoyage et de toilette mais qui subvient aux besoins pendant les deux premières semaines du mois à peine. L'une des doctrines du Communisme est la répartition des biens (l'Histoire a montré que souvent beaucoup se partagent peu et peu se partagent beaucoup) mais également un accès à l'éducation et à la santé qui ne leur coûte rien (toutes les études sont gratuites, de la maternelle au doctorat et on n'avance même pas les frais chez les médecins dont la réputation est pourtant reconnue mondialement) . Et malgré cela, je ne comprends toujours pas comment ils font pour joindre les deux bouts.
     C'est pour ça que certaines personnes ont deux boulots. Chauffeur pendant la journée et taxi "clandestin" la nuit par exemple. En plus, il y a des produits qu'on ne trouve pas toujours (il y a très peu de poisson - sur une île ! - puisqu'il n'y a quasiment plus de pêcheurs, tous les bateaux se sont barrés vers Miami), voire pas du tout, voire qui sont interdits (la viande de boeuf est réservée aux restos et aux hôtels donc aux touristes). C'est aussi pour ça que s'est développé tout un commerce parallèle, souterrain. Tout le monde connaît quelqu'un qui peut avoir tout ce dont on a besoin, même les choses introuvables (c'est comme ça que tu peux avoir une boîte de 25 Cohibas Esplendidos n°1 à 20 dollars au lieu de 448,50 au magasin !!). Un des potes de Yaset s'est pointé un jour avec un énorme sac en plastique noir sous le bras qui contenait une carangue capable de nourrir une famille de dix pendant tout un week-end - ça tombe bien, y'aura au moins dix personnes à chaque repas ce week-end. En faisant cela il prend beaucoup de risque comme un séjour en prison par exemple. Je refais les comptes et je ne comprends toujours pas comment ils s'en sortent puisque tout ce qui est rare, est cher.
     Du fait de l'exode massif (un million et demi de cubains exilés), tout le monde a quelqu'un à l'étranger qui le supporte financièrement. L'argent est bien répartie dans la famille et elle aide beaucoup de personnes. Si vous donnez 100 euros par mois à votre famille que lucha cada dia, vous lui donnez cinq salaires moyens pour s'en sortir (D'ailleurs, si vous voulez aider un pauvre petit franco-péruvien a concrétiser ses rêves, vous pouvez m'envoyer vos dons, je les lui transmettrais). Aujourd'hui encore, beaucoup de jeunes cubains cherchent à quitter le pays pour aider leur famille et espérer une ascencion sociale - chose impossible à Cuba puisque tous doivent vivre au même niveau. Ils ne s'embarquent plus sur des radeaux de fortune (et encore...) mais peuvent parfois décider de risquer l'aventure clandestine. Une amie de Yaset, folle amoureuse d'un danseur de salsa professionnel comme elle, le voit et se résigne à le laisser partir en tournée en Europe tout en sachant qu'il compte y rester sans papier. Une loi espagnole permet aux clandestins cubains restés trois années sur le territoire d'obtenir un permis de séjour. Il est parti en juillet dernier donc il lui faudra attendre encore deux longues années avant d'espérer le revoir. Quel esprit de sacrifice... Il y a une chanson de Luis Enrique très à la mode en ce moment qui dit : "yo no sé mañana, si estaremos juntos" ("je ne sais pas si demain nous serons ensemble") et à chaque fois qu'on l'entendait en soirée, on se regardait avec Katell avec un léger sourire à la fois compatissant et respectueux. Les gens partent par devoir, par obligation mais tous, tous extrañan Cuba. "Cuentame", une autre chanson bien en vogue, du "boys band" salsatonero La Charanga Habanera raconte l'histoire d'une cubaine partie aux Etats-Unis pour trouver la gloire, la fortune, la voiture de rêve, la belle maison avec piscine mais qui extraña tout ce qui fait Cuba. El malecon, el Capitolio, el ron Habana Club, la cerveza Buccanero, ses fêtes, ses gens,... "Cuentame como te ha ido ? Si has encontrado la felicidad. Yo por aqui muy bien, y tu por alla que bola ?" ("Racontes-moi, comment ça s'est passé ? Si tu as trouvé le bonheur. Moi, ici, dans le l'coin et toi là-bas, ça gaz ?" (traduction bretonne)). Et quand je vois le sourire de Yaset depuis que je suis arrivé ici, encore plus large que je ne l'ai vu en France, je comprends d'autant plus le sens de cette chanson.
 
     Le soir de mon arrivée, nous sommes conviés chez le père de Yaset pour fêter son anniversaire. Je découvre alors La Habana Vieja de nuit mais pas la partie rénovée par les fonds de l'UNESCO, plutôt les quartiers populaires aux trottoirs abîmés, aux rues défoncées, aux éclairages discrets, où la précarité des riverains saute aux yeux. Dans une grande ville sud-américaine, j'avancerai avec précaution, sans me faire remarquer et en regardant derrière moi, si on ne me suit pas. Apparemment, ici, pas de problème. La Habana est réputée pour être la ville la plus sûre des Caraïbes. Il y a très peu de déliquance à Cuba, très peu de vol ou d'agression. Les gens n'ont rien, luttent chaque jour mais personne ne va prendre à son voisin. Le bon côté de ce système, c'est que, comme personne n'est plus riche qu'un autre, il ne développe pas de jalousie ou de frustration. Et même les touristes qui se baladent les poches pleines de billets (on dépense largement plus d'un salaire moyen chaque jour, c'est la lutte !) ne risquent pas grand-chose, à moins de vraiment le chercher bien sûr. Après les cadeaux, le buffet plus que frugal, les discours de bienvenue aux étrangers et les remerciements, on prend la direction d'un des hôtels luxueux où est organisé chaque jeudi une soirée salsa (en fait, y'a des soirées tous les jours). On est accompagné de La Muñe, une copine de Yaset, prof de salsa et qui est supposée être ma cavalière. Je n'ai pas dansé de la cubaine depuis un paquet de temps donc je ne vous explique pas la pression. Le portier en costume nous accueille sous le porche, on passe devant une fontaine au milieu de laquelle s'élève une statue et il nous conduit vers une pièce qui ressemble à un salon de thé. Décoration des années 50,  les serveurs habillés comme des garçons parisiens et les danseurs vêtus de costumes trois pièces blancs, chapeaux sur les têtes, chaînes en or autour du cou - la classe à la cubaine. On s'assoit boire nos mojitos et la première danse arrive. Je me plante, perds le rythme, on va essayer avec Katell plutôt. Ca se passe mieux mais à la moitié de la chanson, j'ai déjà utilisé tout mon répertoire de figures en stock pendant qu'autour de moi, les autres couples enchaînent des passes tellement compliquées que je me demande comment ils font pour se démêler les bras. Il va falloir que je m'y remette sérieusement.
 
     Le lendemain, je me lance à la découverte de La Habana Vieja. Tous s'inquiètent de me voir partir seul mais je leur explique ma tactique : le meilleur moyen de connaître une ville, c'est de s'y perdre. Après vingt minutes de marche dans les rues à croiser ces vieilles américaines qui portent leurs soixantes années avec allure, j'arrive sur une grande place où trône el Capitolio, réplique à l'identique de celui de Washington. Je passe devant le batiment presque haussmanien du Gran Teatro de la Habana, arpente l'allée centrale du Paseo de Marti, cernée de statues de lions qui me mène à la mer des Caraïbes dont les déferlantes désordonnées s'écrasent sur les rochers du Malecon, front de mer mythique où les cubains viennent se ressourcer. L'entrée du port est gardée par les canons du Castillo del Morro au pied duquel des jeunes jouent au baseball. Je reviens vers le centre où l'ancien Palacio del Govierno abrite le Museo de la Revolucion. Je m'engage dans les rues étroites de La Habana Vieja, m'arrête boire un mojito à la Bodeguita del Medio où un petit groupe reprend Guantanamera pour la énième fois. La Plaza de la Catedral, la Plaza de Armas, la Plaza Vieja,... que de chefs d'oeuvres d'architecture coloniale mais à une dimension encore plus grande que ce que j'ai vu jusqu'ici. La Habana Vieja est un musée immense, Cartagena de Indias multipliée par deux au moins, un centre touristique gigantesque où se rencontrent toutes les nationalités du monde mais aussi où vivent los habaneros depuis des générations. A chaque coin de rue se déroulent des scènes sorties de l'époque de Compay Segundo et de ses acolytes du Buen Vista Social Club : de vieilles femmes fument des cigares aux diamètres exorbitants, des musiciens jouent du son dans un parc, des bouquinistes vendent des biographies du Che, les terrasses sont bondées de touristes coiffés de leur Panama fraîchement acheté... c'est ce qu'on attend de Cuba et Cuba nous régale !!
 
     On est vendredi et ce soir, Katell est montée sur des piles. Elle est toujours montée sur des piles mais là, encore plus que d'habitude. On va au concert de Kelvis Ochoa, un de leurs artistes préférés, et en plus, il joue au Don Cangrejo, un endroit génial apparemment. "Tu vas halluciner" elle n'arrête pas de me dire. On laisse Nino dans les bras de l'arrière-grand-mère, toujours ravie et on part avec quelques amis sur les coups de 23 heures. Quand on arrive, c'est un peu vide mais il paraît que ça se remplit vite. On entre à droite de la scène et la piscine ovale s'étend devant nous, des chaises et des tables disposées tout autour et en arrière-plan, toujours les vagues des Caraïbes qui viennent s'exploser sur les rochers. On s'installe devant la scène, au premier rang, et on commande la première bouteille de Habana Club pour patienter mais on n'a pas à attendre bien longtemps. En une demi-heure, la place est bondée et Kelvis monte sur scène. J'allume mon cigare Romeo y Julieta, on trinque et bras dessus, bras dessous, on danse sur le mélange bien orchestré de rock, reggae et salsa de Kelvis. Et là, Katell disait vrai. Je me suis retourné et j'ai halluciné, je me suis cru dans le clip d'un rappeur américain ou d'un chanteur de reggaeton portoricain (ou cubain d'ailleurs, voir le clip de Cuentame, de La Charanga). La piscine est entourée d'une farandole de magnifiques jeunes femmes. Des blondes, des brunes, des rousses, des blanches, des blacks, des de toutes les couleurs, toute la crème de la palette de métissage cubain ondule son corps parfait dans sa courte robe au clair de lune. Je ne sais pas si ce sont les Cuba Libre qui ont altéré ma perception des choses mais c'est l'image qui me reste en tête.

     Les thèmes abordés lors de mon premier week-end cubain - week-end qui a commencé dès le jeudi - furent : visite de (ou à) la famille et des (ou aux) amis pendant la journée puis salsa y cuba libre du crépuscule jusqu'à l'aurore. Je ne vais pas tout vous raconter dans les détails mais je ne peux omettre ce dimanche mémorable. Nous sommes donc invités à déjeuner chez Alain qui vit avec sa femme et ses deux enfants dans la maison de ses beaux-parents. On se présente à onze heures après une trop courte nuit et on nous accueille avec du whisky. Sur ce coup-là, je passe mon tour et je prends une Buccanero. Honnêtement, on a été reçu comme des rois. Deux énormes poissons et des dizaines de côtes de porc au barbeuk, des bières et du whisky a n'en plus redemander et surtout de la bonne humeur, de la bonne musique, le volume toujours à fond, et quelques pas de danse entamés juste en se croisant dans le salon, des rires, des sourires, des accolades, des embrassades, une chaleur humaine qui émane de chaque personne, un envie de partager, d'offrir, de faire plaisir à son ami, son frangin ou au seul mec qui n'a rien avoir dans tout ça et qui est reçu comme les autres. Au moment de partir, le beau-père d'Alain m'entoure les épaules de son maigre bras et me dit : "Sabes que aqui tienes una casa." ("Tu sais qu'ici, tu as une maison."). Et quand il dit ça, je sens que je peux me pointer le lendemain avec ma valise et rester aussi bien deux jours que six mois. 
     On se quitte mais pas pour longtemps puisqu'on doit retrouver Alain et sa femme Denise, Enrique et Suri et sûrement d'autres au 1830 (plus communément appelé el mil ocho). Katell m'en parle depuis le début, voire avant même, alors j'ai hâte de découvrir ce monument de la salsa cubaine. Le taxi longe tout le malecon et s'arrête à l'autre bout, devant un petit fort construit sur la mer. On entre par l'arrière d'un bel hôtel blanc sur lequel est inscrit en grandes lettres noires "1830". Une terrasse en front de mer, une scène, de la bonne salsa et un véritable spectacle de danse improvisée par un mélange de cubains et d'étrangers venus prendre des cours à La Mecque. Et toujours ces costumes trois-pièces et ces robes de soirée sous le clair de lune qui se reflète dans la mer. Le décor, l'ambiance, les costumes, on se croirait presque revenu dans le temps, à l'époque où La Habana était La place où toutes les richesses et le show business des Etats-Unis - voire du monde - se retrouvaient pour s'y divertir. C'est comme si, malgré la situation difficile que connaît le pays depuis, elle n'avait pas totalement perdu de son éclat.

      Ca fait quatre jours que je suis à Cuba et je n'ai pas bougé de la capitale pour explorer cette île qui ne compte que quatre-vingt kilomètres de largeur en moyenne mais qui s'allonge sur mille kilomètres. En plus, il n'est pas facile de se déplacer car les routes sont en mauvais état, le relief assez escarpé et le réseau mal desservi. D'ailleurs, nous, touristes, ne sommes autorisés qu'à prendre les bus d'une seule compagnie, Viazul (cela dit, c'est la même chose pour le train qui mène à Macchu Picchu, le joli train plutôt cher pour les touristes et le train pourri dans lequel s'entasse les locaux). Quand je me présente au guichet, le lundi à 7 heures et demi, il n'y a déjà plus de place pour Trinidad. Je me retrouve à partager un taxi avec un couple hispano-cubain et un australien pour 10 CUC et une heure de trajet en moins. 
     Le taxi se faufile dans les étroites rues pavées de Trinidad et s'arrête devant une jolie maison aux murs roses saumon et au toît couvert de tuiles. Le chauffeur se retourne et nous dit : "c'est ici chez Luiza." Le cubain et l'espagnole connaissent cette casa particular et Luiza nous propose un café pour nous accueillir. Elle appelle son frère qui rapplique dans les deux minutes. "Je n'ai pas assez de place chez moi mais vous pouvez aller chez Carlos qui a une casa particular également." A Cuba, pour se loger il y a deux possibilités : les hôtels, surtout de haute gamme, et les casas particulares. Les habitants sont autorisés à louer jusqu'à deux chambres à des touristes et proposent des repas. C'est une très bonne manière de découvrir le mode de vie des autochtones, de goûter leurs spécialités culinaires, d’être bien renseigné voire guidé, d’apprendre à connaître ces personnes toujours aussi accueillantes. Je partage ma chambre avec Stuart, l’australien et on part tous les deux visiter le centre de cette petite ville également classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Je suis désolé d’écrire ça et je vais peut-être passé pour quelqu’un de blasé mais j’en ai assez de visiter des villes coloniales. Lima, Quito, Salento, Cartagena, La Habana et d’autres avant, toutes plus belles les unes que les autres et quand je m’y balade maintenant, ça n’a plus rien d’extraordinaire parce que ça m’est totalement familier. En fait, c’est le rôle de touriste qui prend des photos de chaque place ou de chaque maison qui ne m’intéresse plus autant qu’avant. Et pourtant c’est très beau, la vue panoramique avec les palmiers qui s’élèvent au-dessus des toits en tuiles et les montagnes vertes en fond d’écran… mais, là, j’ai surtout hâte de plonger et c’est prévu pour le lendemain !!
     Cuba baigne dans la mer des Caraïbes, à moins de cents bornes au sud-ouest des Bahamas, fameuses pour avoir les eaux les plus claires de la planète. Il y a des spots connus mondialement mais souvent difficile d’accès et nécessitant un séjour hors de La Havane de plus longue durée (or je n’ai pas prévu de quitter mes amis plus de trois jours). Je me retrouve à huit heures sur la plage d’Ancon, longue de ses deux kilomètres de sable fin, à profiter de la douce chaleur du soleil de début de journée. On charge le matériel sur le petit bateau qui nous dépose au-dessus du récif coloré. Ah ! Quel bonheur de flotter à nouveau en apesanteur au ras des coraux éblouissants ! Quel moment de détente, de légèreté, de rêve éveillé.
     Rafraîchi par cette matinée subaquatique, j’embarque en début d’après-midi dans le bus pour Cienfuegos, autre ville classée mais d’inspiration française cette fois. Belle ville effectivement et superbe plongée le lendemain matin.  Celle-ci compte un nombre impressionnant de représentations du Che peintes sur les murs. Il est interdit d’afficher quoique ce soit dans les rues donc elles sont décorées de quelques peintures aux slogans révolutionnaires : "Escuela primaria guerrillero heroico ",  "tu ejemplo vive, tus ideas perduran" et mon préféré, "lo mas importante no es hacer cosas extraordinarias sino hacer las cosas ordinarias extraordinariamente bien." ("Le plus important, ce n’est pas de faire des choses extraordinaires mais de faire des choses ordinaires extraordinairement bien."). Il y a certaines phrases comme ça qu’on pourrait suivre les yeux fermés et quand on lit "Revolucion por siempre", on trouve toujours en soi une envie de faire notre propre révolution, pour quelque raison que ce soit. On sent que ce sentiment persiste dans l’esprit des gens et je ne peux m’empêcher de penser qu’ils devraient peut-être se rebeller contre le régime en place constitué des révolutionnaires d’il y a 50 ans.
     On a beau être mardi soir mais je me renseigne tout de même pour savoir s'il y a un endroit où danser. Il y a toujours un endroit où danser de toute façon, n'importe quel jour de la semaine et souvent rempli de monde. Hier soir, à Trinidad par exemple, soirée dansante sur les longues marches à côté de l'église. Et bien là, ça loupe pas non plus à Cienfuegos : il y a un concert Del Micha, un chanteur de reggaeton assez connu dans le coin - en fait, c'est un des plus connus du pays. Encore une énorme scène face à une terrasse au ras de l'eau et toujours au clair de lune. L'ambiance est survoltée, l'artiste assure bien le spectacle et le public en redemande. En me voyant danser, un gars s'approche de moi et me tape sur l'épaule. On cause quelques minutes puis il arrête une fille au hasard et lui dit en me désignant : "un frances." Grand sourire, deux bises bien chaleureuses, une invitation à danser, des félicitations pour un gringo qui ne se débrouille pas trop mal et enfin, la question fatidiquement prévisible : "tu nous invite à boire un verre". Je fais la moue, accèpte tout de même mais je n'ai que de quoi payer deux verres. C'est pas grave ! Il me prend le billet des mains et commande deux bières pour lui et la fille. Là, ça m'gave. Je sors une clope et mon paquet est pris d'assaut par trois mains qui me demandent la permission tout en se servant. S'en est trop, je m'éloigne. Je me rapproche de la scène et une autre fille m'attrape par les hanches et commence à frotter son entre-jambe contre le mien en me susurrant dans l'oreille : "Je suis bonne au lit." Je la regarde en souriant : "J'ai pas un rond." Elle me jète un regard tueur et se barre. C'est vrai qu'il y a de très jolies filles à Cuba (voire encore plus qu'en Colombie, c'est dire) mais -les pauvres- elles se prostituent quasiment toutes. En tous cas, dans les endroits fréquentés par des touristes. Hier à Trinidad, pour danser, tu avais le choix entre les étrangères qui cherchent à danser avec tous les meilleurs profs cubains et les cubaines qui, dans la minute qui suit la dernière note de la chanson, vont te demander un verre et de les ramener à ton hôtel. D'un certain côté, il faut comprendre. Depuis des décennies, elles ont vu débarquer des étrangers (des américains) prêts à payer pour "faire du sexuel" et à des prix super intéressants, pour elles. Ce qui me dérange personnellement, c'est que ça fausse toutes les relations. Depuis que j'ai quitté La Habana, où je me sens intégré par mes hôtes, depuis que je suis arrivé au terminal Viazul, j'ai repris mon costume de touriste, en tout cas au yeux des autres. C'est ce que je suis d'ailleurs mais, je ne sais pas pourquoi, maintenant j'ai plus de mal à le porter.
 


Publié à 01:16, le 6/08/2011, Cuba
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"Cuba, el pais donde un pedazo de mi corazon quedo" II

     Je rentre à La Habana pour le premier anniversaire de Nino mais également pour son départ et celui de ses parents. C'est une  bonne occasion de revoir toutes les personnes qu'on m'a présentées, comme dans la présentation des acteurs à la fin d'une pièce de théâtre. J'en ai vu tellement passées dans la maison que je ne me souviens même pas de tout le monde et encore moins des prénoms. Malgré cela, c'est toujours des accolades et de la  rigolade. Katell m'a prévenu qu'elle n'aime pas les départs de Cuba parce qu'il y a toujours beaucoup de monde et que chacun y va de sa petite larme. Je reste un peu à l'écart, conscient de la solennité de l'instant et avant que Kat ne s'engouffre dans la voiture, je la prends dans mes bras et je lui dis : "Tu vas me manquer ma petite Kat." Elle éclate en sanglot en me disant : "Eres mi yunta Paco." Oh la conne ! Elle a failli me faire fondre aussi mais j'ai réussi à retenir cette boule qui me remontait dans la gorge. Mi yunta pour les cubains, c'est le meilleur pote, l'ami pour toujours. En traduisant littéralement, cela désigne l'objet qui relie les deux boeufs à la charrue  (nous, c'est les vieilles charrues qui nous lient). En partant de France, j'ai dit au revoir à tout le monde et avec Kat, on se disait : "A plus, à CUBA !!!!!!" Et bien, cette fois, quand on se reverra ? Peut-être dans bien longtemps...
 
     Ca m'embête de laisser Abuela et Felicia, déjà tristes du départ de leur progéniture mais il ne me reste plus que quatre jours pour connaître un peu mieux la province. Je retourne chez Viazul et monte dans le bus pour el Valle de Viñales et le pays du tabac. Fatigué de ce long week-end, je m'endors avant même d'être sorti du terminal et quand j'ouvre les yeux, à quelques kilomètres de l'arrivée, un paysage époustouflant ! Je referme les yeux, je ne veux pas voir ça de cette manière, à pleine vitesse, à travers la vitre fumée du bus.
     On m'avait recommandé une Casa Particular et j'ai donc réservé la veille par téléphone. A la descente du bus, une jeune femme m'attend et me conduit à travers cette jolie petite ville aux grandes avenues bordées de maisons colorées. On emprunte un chemin de terre entre des bananiers qui nous conduit à une petite ferme entourée de champs de tabac et au pied des majestueux mogotes. Je suis reçu par Ricardo et Maria dans une agréable maison cossue et bien confortable. Mes hôtes sont fort sympathiques et Ricardo, un vieux cigare machouillé au coin du bec, me prend par les épaules et m'amène sur la terrasse. "Si tu veux, je peux t'emmener faire une balade à cheval entre les mogotes et après, je te montrerai comment on fabrique les cigares. Sinon au menu, c'est porc poisson ou langouste." Je sens que je vais me plaire ici.
     Avant toute chose, je souhaiterais revoir le panorama que j'ai aperçu de la route. "Je peux te prêter mon vélo si tu veux." Malgré le soleil de plomb et le fait que je n'aime pas du tout pédaler - et encore moins en côte -, l'effort valait le coup d'être fait. Les mogotes sont des formations géologiques calcaires, à la forme arrondie, endémiques aux Caraïbes et plus particulièrement Cuba et Puerto Rico, qui s'élèvent au milieu d'une plaine couverte de champs de tabac et de palmiers immenses. Honnêtement, c'est un des plus beaux paysages qu'il m'est été amené de voir. Je suis resté une bonne demi-heure sans bouger à le contempler, heureux d'être là, rafraîchi par la brise légère, et  conscient du privilège de vivre cet instant. Après ce doux moment de rêvasserie, je retrouve Ricardo qui a déjà seller les chevaux. Le chapeau sur la tête et toujours le cigare à la bouche, il m'en tend un pour la balade. "En partant, tu pourras en acheter mais tant que tu es chez moi, tu peux en fumer autant que tu veux." On enfourche les chevaux pour parcourir les ribines qui se faufilent entre les champs (c'est un peu un pléonasme mais c'est pour les non-bretons). Après les avoir vues d'en haut, me voilà à leurs pieds à galoper, le cigare entre les dents. Avant de rentrer, alors que le soleil commence à se coucher dans un ciel orange, Ricardo m'emmène chez son cousin mais pas par la route officielle, par de petits chemins bien cachés au milieu des plants de café. On attache les chevaux au tronc des caféiers, près d'un grillage par-dessus lequel il jète deux grands sacs en toile de jute. On entre dans la maison, on me dit de m'assoir et d'attendre là. Ca sent le negocio (business en espagnol). Quand ils reviennent, on discute cinq minutes (le cousin trouve le temps de m'inviter à revenir quand je veux, j'ai une autre maison ici) et on retourne vers nos chevaux. Maintenant les sacs sont bien remplis et sacrément lourds. En fait, le cousin travaille à l'abattoir et lui refile de la viande de porc désossée et à un meilleur prix contre un quelconque autre service. La lucha de cada dia.
     Avant de dîner, je vais me balader vers la petite place de l'église et sur la vitrine d'une agence de voyage, je vois une annonce pour une journée de plongée à Maria La Gorda, un des spots les plus fameux de Cuba pour lequel on m'avait dit qu'il fallait une journée entière de trajet aller. C'est un peu cher, je vais vraiment être juste (et je ne peux pas retirer d'argent ici) et surtout, j'avais prévu de repartir le lendemain après-midi. Je recompte bien mes sous et réfléchi comment je peux m'organiser, je ne peux pas passer à côté d'une telle occasion. Allez ! Je change mon billet retour pour le surlendemain, j'avertis Maria et Abuela que je reste une nuit de plus à Viñales et je réserve le tour, tout excité par cette plongée "improvisée".
     A six heures du matin, je pars à la recherche de mon bus dans la pénombre de cette nuit fraîche (c'est vrai que je n'ai pas parlé de cela, il fait plutôt frisquet la nuit. L'hiver est plus marqué à Cuba - on est plus au nord - et il est même arrivé que la température descende jusqu'à sept degrés à La Habana. Dur, dur quand on n'a pas de chauffage, voire pas de couverture). Ce n'est pas un bus qui m'attend mais un taxi parce que nous ne sommes que trois pour l'expédition. Un couple de médecins français, sympathiques quadragénaires habitués à parcourir les spots de plongée du monde entier mais super bavards, trop bavards... moi qui avait prévu de dormir sur le trajet, ils ne m'ont pas laissé fermer l'oeil une minute. Gérard va déposer sa valise (eux restent cinq jours sur place) et me retrouve sur le quai où l'instructeur répartit le matériel et forme les binômes. Comme on est français tous les deux et qu'on a à peu près le même niveau, on plonge ensemble et c'est très bien parce qu'on avance au même rythme, c'est-à-dire très lentement (il n'y a rien de plus chiant que de devoir palmer derrière son coéquipîer trop pressé). On se fait le signe OK, le pouce vers le bas et on dégonfle nos stabs. Après une courte descente de sept mètres, on atterrit sur un banc de sable éblouissant qui me rappelle un spot de Mayotte qui porte très explicitement le nom de Cocaïne. L'eau cristalline laisse le soleil illuminer ce fond brillant sur lequel pousse des patates rocheuses couvertes de coraux et peuplées de centaines de minuscules poissons bariolés. On s'engouffre dans une grotte dont l'ouverture se trouve à douze mètres de profondeur et les parois tapissées de mousses mauves, oranges, vertes ou bleues. La sortie débouche à trente-trois mètres de fond, au beau milieu d'une paroi de plus de soixante mètres de haut. En apesanteur au-dessus de ce vide vertigineux, on longe le tombant à main gauche : des coraux noirs, des mousses tubes de plus de deux mètres de long, des éponges amphores dans lesquelles je pourrais presque entrer, des grottes où se cachent des murènes, des langoustes ou encore cet énorme mérou, impassible à notre présence. C'est un fabuleux écosystème qu'on pourrait ne pas quitter des yeux pendant des journées entières mais je ne peux m'empêcher de jeter un oeil à droite de temps en temps, dans le grand bleu, au cas où "du gros" venait à apparaître. Maria La Gorda a fait honneur à sa réputation et je la remercie de cet intense moment de bonheur.
     En rentrant à la casa, un repas gargantuesque m'attend : poisson, riz, haricots noirs, bananes frites, manioc frit, salade, tomates, concombres,... impossible de tout manger et pourtant, je me suis bien éclaté le bide. Ca me gêne de ne pas finir et j'en fais part à Ricardo qui me rassure tout de suite, ce serait lui le plus gêné si je terminais tout, il penserait que je n'ai pas eu assez. Il m'emmène sur la terrasse, me sert le meilleur mojito que j'ai bu à Cuba et pose un sac plastique sur la table. Il en sort des feuilles de tabac qu'il commence à trier. Une fois séchées, les feuilles restent mariner quarante-cinq jours dans un bac avec du rhum, du sucre et du citron (dans un ti'punch grosso modo) puis sont séparées en trois groupes dont je ne me souviens pas les noms. Les plus brunes, les plus fortes en goût, en général les feuilles du haut du plant qui ont le plus pris le soleil, constituent le coeur du tabacco et sont roulées dans une feuille moins brune, à priori plus douce, par l'intermédiaire d'un bout de papier journal. La dernière feuille, la capa, plus claire, plus belle, sert d'enveloppe externe et visible du cigare. En cinq minutes, Ricardo en a roulé un et je m'y essaie. Ca prendra un peu plus de temps mais je suis assez fier du résultat que je fume tranquillement en dégustant mon cocktail.
 
     De retour à La Habana, je prépare mon sac et profite encore un peu des bras chaleureux de Felicia et Abuela qui m'étreignent comme leur propre fils. Victor vient me chercher à cinq heures du matin et me dépose à l'aéroport en me disant de revenir le plus vite possible. Le plus vite possible, je ne sais pas mais je reviendrais, c'est sûr.
 
     J'ai bien essayé de faire plus court mais à chaque ligne écrite me revient en tête un autre souvenir, une autre impression, un autre sentiment. "El pais donde un pedazo de mi corazon quedo." C'est vraiment ce que j'ai ressenti en partant et la dernière fois que ça m'est arrivé, la dernière fois que j'ai eu cette envie d'appartenir à une autre culture, une culture différente de la mienne, c'était lors de mon premier séjour en Colombie. Pourquoi faire un rappel de l'Histoire de Cuba ? Parce qu'elle explique bien la situation actuelle et les difficultés que les cubains affrontent aujourd'hui chaque jour et ce depuis plus de cinquante ans. Ces difficultés à l'origine de cette force qui émane de chaque personne, cette force qui les aide à lutter et qui malgré tout, fait qu'ils aiment leur pays et qu'ils en sont fiers comme j'ai rarement vu jusqu'ici.
     Les raisons pour lesquelles je me suis tant attaché à ce peuple viennent vraisemblablement des conditions dans lesquelles j'ai vécu ce séjour. Avec Katell, on avait déjà partagé de bonnes tranches de rigolade à Brest, à l'époque où je n'avais plus de permis et que je squattais chez elle mais Cuba nous a encore plus rapprochés. La voir aimer ce pays qui n'était pas le sien, être aimée par cette nouvelle famille aux habitudes si différentes des siennes, la voir avancer dans ce nouveau monde comme si elle y était née, quand on imagine qu'elle ne captait absolument rien la première fois qu'elle est venue (d'ailleurs moi non plus, je n'y comprends rien à leur foutu accent et c'est même Kat qui me fait la traduction parfois, le comble !!), la voir tenir ce beau bébé qu'elle a eu avec ce mec génial débarqué en France pour finir ses études. Tant de similitudes avec l'histoire de mes parents que j'imagine encore mieux ma mère découvrant Lima dans les années soixante-dix.
     Même si on se connaît depuis une quinzaine d'année, c'est par la salsa que nous nous sommes retrouvés en 2005. Jai déjà beaucoup dansé avant de venir ici mais à Cuba, la salsa prend une dimension encore plus imposante qu'ailleurs. Les gens vivent la salsa, on en entend partout, tous savent danser à en faire pâlir n'importe quel amateur de cette magnifique danse latine, il y a des concerts tous les jours, avec les meilleurs artistes et à des prix cadeau (pour nous évidemment).  La veille de leur départ, on a eu la chance d'assister à un concert en petit comité du Son del  Nene, un groupe de son, l'ancêtre de la salsa, qui nous a fait une démonstration magique de musique afro-cubaine. Alors, ça aussi, ça rapproche, de vibrer sur la même musique, sur la même danse quand on se trouve dans le temple de la rumba.
     Il y a aussi Felicia et Abuela qui, comme ma grand-mère péruvienne, ont vu leur enfant quitter sa terre pour l'autre bout du monde et sont heureuses de le voir bien entouré mais ne peuvent retenir une petite larme à chaque fois qu'il repart.
 
     Quand je pense à Cuba, c'est à leurs bras chaleureux que je pense. Felicia me prenait souvent dans ses bras comme elle prend son fils de 16 ans, Joe, qui en redemande toujours, Juan Carlos ou Alain m'entourait les épaules de leurs bras lourds en me disant hermano, Yaset m'attrapait par surprise à n'importe quel moment de la fiesta pour me dire "tu ne sais pas comme je suis content que tu sois ici avec nous", Abuela venait s'assoir à côté de moi et posait sa tête sur mon épaule. Voilà pourquoi, avec tout l'amour et la tendresse que ces gens m'ont offert, je n'ai pu reprendre l'avion, je n'ai pu quitter ce beau pays de Cuba sans y laisser une partie de mon coeur.


Publié à 01:04, le 5/08/2011, Cuba
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